psymage.Lita.S
Le plus difficile, c’est de m’élever à la verticale. J’ai beau me concentrer, fermer les yeux, je n’y arrive pas. Planer, c’est facile ; si ma tête n’est pas trop lourde, je le fais quand je veux. Depuis toujours, je sais le faire. Un jour, je l’ai dit à Maman et elle a répondu en souriant « C’est trop mignon ! ». Elle a souri, ça m’a bien plu. Le plus souvent, elle a l’air fâché ou trop occupé. Comme j’ai vu que ça lui faisait plaisir que je sache voler, je le lui ai redit. Je me souviens, c’était un jour où il faisait froid mais il y avait un soleil jaune au-dessus du grand cèdre. Elle était en train de repasser dans la cuisine. Le fer crachait des petits nuages sur les chemises et sur les nappes. Derrière elle, ça faisait une montagne de tissus froissés. J’ai pensé que ce serait amusant de s’y promener, de se glisser de crêtes en pliures, des broderies aux dentelles. J’avais bien envie d’y aller mais j’ai renoncé… trop fatigant. J’ai continué à la regarder. On aurait dit un ange à travers un brouillard blanc. Ca sentait drôlement bon. Comme elle se redressait en mettant ses mains sur ses hanches, j’ai marché vers elle et je lui ai dit :
- Tu veux que je te raconte comment je fais pour voler ?
Elle a baissé les yeux vers moi ; c’était comme si elle ne m’avait jamais vu et elle a dit :
- C’est quoi encore ces bêtises ?
Je n’avais plus très envie de parler de ça alors j’ai dit :
- Je crois que les chemises crient pour que tu t’occupes d’elles.
Elle s’est approchée de moi, l’air mauvais. J’ai fermé les yeux. Le coup m’a fait tomber par terre. J’ai fait le hérisson pour ne pas trop sentir les coups de pied.
J’aime bien les hérissons ; maintenant que j’ai le droit de me promener dans le jardin, je m’amuse à les trouver. Quand ils se mettent en boule et remuent leurs épines, je les prends à l’aide de deux bâtons et je les jette très fort sur les citrouilles. C’est trop drôle de les voir se tortiller pour essayer de se décrocher. Maman, elle ne le sait pas…
Elle criait très fort quand je lui ai dit pour le vol :
- Mais j’en ai marre de ces conneries, tu entends ? marre, marre, marre ! » A chaque « marre », elle lançait son pied. Avec ses pantoufles ça ne faisait pas vraiment mal. Et puis elle s’est mise à pleurer, assise sur le tas de linge.
J’aime pas quand elle pleure ; ça fait mal, bien plus que les gifles et les coups de pied. A quatre pattes, je l’ai rejointe et je lui ai dit :
- Pardon, Maman. Je le ferai plus… Pleure pas s’il te plait…
Elle s’est mouchée dans la nappe brodée, celle qui est « galère à repasser » et puis elle m’a pris la main. On est restés comme ça un petit moment, sans rien dire. Après, elle s’est levée et a repris le fer. J’ai regagné les premières marches de l’escalier et j’ai recommencé à la regarder.
Elle est jolie, ma maman. Elle remonte toujours ses cheveux au dessus de sa tête pour que ça ne la gêne pas. Des mèches s’échappent autour de son cou, ça fait comme une couronne à l’envers. Une couronne dorée.
Mes cheveux à moi ne sont pas dorés. « Noirs comme la peur », c’est ce qu’elle dit. C’est à cause du jour où elle a vu ma tête pour la première fois. Je devais arriver en automne mais je crois que j’en pouvais plus d’être là-dedans et j’ai voulu sortir en été. Elle dit qu’elle s’en souviendra toute sa vie… Moi aussi, je me souviens ; enfin, pas du tout début, mais juste après.
Elle a eu très mal au dos, et puis au ventre… tellement que Mamère l’a amenée à l’hôpital. Là on leur a dit que le bébé de maman allait sortir. Il paraît qu’elles ont fait une drôle de tête toutes les deux. Surtout Mamère qui ne savait pas qu’un bébé avait poussé dans le ventre de maman… Mamère, c’est comme ça que maman dit quand elle parle de sa maman à elle… C’est pas souvent. On a mis maman dans une pièce où elle avait froid et on l’a laissée un moment toute seule ; faut croire que Mamère n’était pas restée. Elle s’est mise à crier pour qu’on vienne arrêter le mal et quelqu’un est venu. Maman a poussé très fort, comme quand on veut faire caca et que ça sort pas ; moi, ça m’arrive tout le temps mais je ne pousse pas, j’attends en regardant le mur des w.c où le papier fait plein de dessins. Là où le papier est arraché, il y a un dragon. Maintenant que j’ai grandi, je n’ai plus peur de lui alors… ça vient plus vite.
D’un coup, ce que maman avait dans le ventre est sorti et elle a cessé d’avoir mal. On lui a montré ce qu’elle avait au-dedans. C’est là que ça s’est vraiment gâté.
Il paraît que j’avais l’air d’un rat … minuscule avec plein de poils et de cheveux noirs. « Ca m’a coupé le souffle ! », c’est ce que dit maman. « …Et pas un son qui sorte de sa bouche. Heureusement qu’on ne m’a pas proposé de prendre ça dans mes mains parce que j’aurais pas pu ». Une veine ! Je suis sûr qu’elle m’aurait laissé tomber. Comme je ne pesais vraiment pas lourd, à peine plus qu’un livre, et que j’avais froid, il a fallu me réchauffer dans une cage en verre et me mettre plein de petits tuyaux. C’est à partir de là que je me souviens un peu.
Au début, c’était plutôt tranquille. Pareil qu’après une grande bataille, quand les guerriers ont mal partout et n’ont plus la force de parler. J’ai vu ça à la télé que maman a achetée et qu’elle regarde en repassant. J’étais comme ça : pas vraiment bien, mais tranquille. Parfois, je sentais qu’on me touchait et même qu’on me faisait mal. Je ne bougeais pas. J’entendais des sons tout mélangés, des voix, des bruits bizarres. Je crois qu’autour de moi, on essayait d’être gentil, comme dans les films, quand quelqu’un va mourir. Ils ont dû croire que j’allais mourir, moi aussi.
Et puis maman est venue. Il paraît que je n’avais toujours pas fait entendre ma voix. Pas un cri. On lui a dit que mes poumons n’étaient pas tout à fait finis et qu’il fallait qu’ils « poussent ». C’est pour ça que je n’ai pas crié ; j’allais tout de même pas gaspiller mon souffle pour lui faire plaisir ! Mais elle voulait m’entendre, que je lui montre que je la reconnaissais. Elle avait peur de me toucher alors elle tapait sur la cage avec ses doigts. Ca faisait un bruit d’enfer. Je sursautais, mais je ne disais rien. Elle tapait plus fort et se mettait à pleurer. Et puis elle s’en allait.
« Tu parles, à quinze ans, si c’est facile d’avoir un môme comme ça. Même les docteurs ils trouvaient pas ça normal. Dès la naissance y’a rien eu de normal. Ils m’ont dit d’arrêter de fatiguer le bébé alors je n’y suis plus allée pendant… Oh, un bon moment ». Quand elle est revenue, elle a cru qu’on m’avait échangé. Je n’étais plus dans la cage. J’avais perdu mes poils et mes cheveux, j’avais grossi et grandi, assez pour ressembler à un vrai bébé. On lui a demandé si elle voulait me prendre avec elle ou me laisser pour toujours. Elle s’est tournée vers moi. Je la regardais de mes yeux noirs grand ouverts. Elle a bien voulu me prendre.
J’aurais peut-être pas dû la regarder. C’est ce que disait Mamère.
Après on est allés vivre chez Mamère. J’aimais bien quand elle me prenait tout contre elle et me berçait longtemps, longtemps… jusqu’à ce que je ferme les yeux. Elle s’en fichait que je ne pleure jamais ; elle disait que c’était plutôt une bénédiction, un enfant pareil. Maman n’était pas d’accord, elle voulait que je pleure. Mais je ne pleurais pas alors, elle me pinçait très fort. C’est ce qu’elle m’a raconté quand elle n’avait que moi avec qui parler. Moi, je ne me souviens pas de ça. Des fois aussi, elle m’embrassait, me câlinait comme faisait Mamère. Et puis elles se sont disputées. Mamère voulait me garder pour elle, ou que j’aille « Aladas », un endroit où maman ne me pincerait plus. Alors maman est partie et m’a emporté avec elle. A cause de moi, elle n’a jamais revu Mamère. Je crois qu’elle regrette des fois.
Il y a un endroit où on a vécu un moment. Elle appelle ça « Le foyer des connes». C’était nul et dès qu’elle a pu, elle est partie. A partir de là, je ne sais pas bien où on a été et maman ne m’a jamais raconté. Maintenant, on est ici. Ca fait longtemps qu’elle ne me pince plus. Il faut dire que j’ai fini par parler et elle a été bien contente.
Et je sais voler, mais je ne lui en parle plus. Depuis ce jour du repassage, je ne lui raconte plus rien.
Au début, je n’aimais pas être ici. Je ne connaissais que la cuisine, la chambre de maman et le placard où elle range les balais, les produits pour laver par terre et faire briller les meubles. C’était bien le placard… ça sentait bon. Je pouvais regarder maman à travers le grillage de la porte et j’étais tranquille pour écouter ce qu’il y a dans ma tête. Ce que je détestais, c’était le grand trou sous la cuisine. C’est là que maman m’enfermait. Elle appelait ça le souterrain. Dès qu’elle en avait marre de moi ou que quelqu’un venait –ça, c’était presque jamais-, elle me disait « souterrain » et je filais vite fait par la trappe. Je ne savais pas ce que c’était un souterrain alors je comprenais « Sous terre hein ! » et ça me faisait peur. Je n’aimais pas du tout ça. C’est seulement quand elle a cessé de m’envoyer là-dessous que j’ai eu vraiment envie de voler. Si je le lui avais dit, il aurait peut-être fallu que je retourne sous terre.
Personne ne savait que j’étais là, pas même La-Patronne-M’dame-Dejoyaux. Je ne l’ai jamais vue. Je sais seulement qu’elle est « richamillions ». Maman dit que c’est la seule qui l’a aidée quand elle ne savait pas où aller. Un jour, le docteur qui s’occupait des pauvres lui a dit qu’une dame cherchait quelqu’un pour s’occuper d’une grande maison et qu’elle serait logée. Il paraît que tous ceux qui s’étaient présentés avaient refusé de rester à cause du sale air, des sous ou quelque chose comme ça. Maman voulait juste un endroit pour habiter et elle n’était pas paresseuse alors, ça a collé. Elle n’a dit à personne que j’existais.
« Vous n’avez pas peur d’habiter toute seule ici, cette grande demeure est si isoléeee… Vous y ferez le ménage une fois par semaine et vous aurez la pleine jouissance des communs … » J’aimais bien quand elle imitait La-Patronne-M’dame-Dejoyaux. «…La forêt ne vous effraie paaas ? » Maman, elle trouvait ça plutôt chouette d’être toute seule là-dedans. Comme la « richamillions » ne vient plus du tout, elle n’ouvre plus les volets de la grande maison et elle n’y fait plus le ménage. Par contre, il faut voir les tas de linge qu’elle trimbale sur le porte bagage du vieux vélo qu’elle a trouvé je sais pas où. Je me demande d’où il vient tout ce linge. Ici, il n’y a que des arbres. Peut-être qu’il y a des arbres à linge.
Les communs, c’est là où on vit, à gauche de la grande maison. On est tout le temps dans la cuisine. A côté, c’est où maman dort : une pièce toute petite, sans fenêtre avec juste la place pour le lit. Et moi je dors avec elle quand elle n’est pas fâchée après moi. Quand je fais des bêtises, elle se fâche très fort, comme la fois où je suis sorti et que je suis allé au bout du chemin. Au-dessus du portail, il y a des lettres en fer. Maintenant je sais ce qu’elles veulent dire : « L’albatros ». Moi aussi j’arriverai à décoller un de ces jours. Après le coup du portail, elle m’a interdit de remonter pendant toute une journée. Sous terre, j’ai froid. Il fait presque noir. Je m’allonge sur un matelas tout dur… et j’attends que maman ne soit plus en colère. Des fois, ça dure longtemps. Quand elle n’est plus fâchée après moi, elle soulève la trappe et elle m’appelle « Gaby, allez viens ! ». Ca, c’était avant. Maintenant, elle m’envoie ici, au ciel tout là-haut. Mais ça, ce n’est pas une punition.
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