Vous avez déjà essayé de tuer quelqu’un avec un loukoum ? Pas gagné me direz-vous. Tuer quelqu’un, ça se fait sans élan ou alors ça se prépare, se mûrit. Les tueurs, les vrais, ceux qui tuent avec une intention, une esthétique sont moins nombreux qu’on ne pense. Et puis tuer avec un loukoum ! Moi, je suis une tueuse, personne ne le sait. J’ai un don.
Je viens de tuer ma belle-mère. Elle est affalée sur le divan de notre maison du bord de mer, bouche ouverte, yeux révulsés. La boite de loukoum est renversée à ses pieds, ça met de la poudre de sucre partout. Même morte elle continue à m’emmerder.
« Jules-Adam a encore grossi. Je ne sais pas ce que vous lui donnez à manger… ».
Jules-Adam, c’est mon aîné. Il a onze ans et se met à ressembler à son père à une vitesse préoccupante. J’aurais pu lui rétorquer que ce n’est pas une question de nourriture mais de nature. Jules-Adam, c’est son père en un mètre quarante trois. Je n’ai même pas choisi son prénom. « Tu sais, maman tient beaucoup à ce prénom ». Je m’en fichais pas mal, du prénom. Etre mère ne me disait rien et si belle-maman avait envie d’appeler son petit-fils « Jaja » !... J’ai accepté ce prénom qui me fait regarder de travers tous les tubes de dentifrice : Jules-Adam, tu parles d’un prénom. C’est vrai, depuis quelques temps, mon fils ressemble plus à une bouteille d’Orangina qu’à une brosse à dents mais vous verriez son père ! Pour cet enfant, pas de problème d’identité, il prendra celle de papa, les kilos avec. Ensuite, j’ai mis au monde Argentine. C’est son père qui a choisi le prénom après un voyage dans le pays du même nom… ou bien à cause de ses tempes qui commençaient à grisonner. Va pour Argentine. Elle a maintenant huit ans, pas mal de dents et en ce moment, elle s’en sert pour mordre la cuisse de son cher frère au bord de la piscine. Ils ne savent pas encore qu’ils sont orphelins de grand-mère. « Mouchka », c’est ainsi qu’elle leur avait demandé de la nommer. Evidemment, c’est mieux que « Mémé ». Argentine et Jules-Adam adorent les cadeaux dont elle les couvre… à mettre à l’imparfait. Ma petite dernière (sûr que ce sera la dernière, même si mon mari en veut six), c’est Fleur. Je n’avais pas vraiment d’idée mais pour une fois que je pouvais choisir le prénom, celui-ci est venu tout seul. Fleur a six ans. Elle ne parle pas encore. Ce sera quand elle voudra. Elle est douce et tant pis si elle ne parle pas… dans nos têtes, on cause tant qu’on veut et je sais qu’elle n’aime pas sa grand-mère
« Si c’est pas une pitié de ne pas être fichue de faire une môme normale ! ».
J’ai bien fait de la tuer. Dans quelques secondes, il va falloir que je me mette à crier, appeler au secours, faire l’hystérique sinon ça aura l’air louche Tout à l’heure, lors du constat de décès, on écrira peut-être ma fiche signalétique : Constance Dupré, mariée, trois enfants, femme au foyer… Rien que ça, y’aurait de quoi gerber. Avoir pour identité d’être la femme et la mère des enfants de Samson Dupré ! Le fils de Mouchka est Le vétérinaire équin de la jet society à l’ouest du Pécos… entendez par là l’ouest parisien BCBG. Plus de chevaux que de vaches dans les près.
« Au secours !!! A l’aide… » J’aurais bien envie d’ajouter « A l’assassin, au meurtrier… », comme dans « l’Avare » mais je me retiens.
Me retenir, je ne fais que ça, à longueur de vie. J’ai la très grande chance d’être l’épouse d’un riche quadra, d’habiter une belle fermette joliment restaurée et d’avoir trois beaux enfants. Il m’arrive de boire le thé avec les voisines, nous jacassons enfants, école, maris… Je fais des gâteaux pour la kermesse, j’accompagne les sorties scolaires… Si on justifie une identité de femme par la maternité, ce qui en soi est extrêmement réducteur et pour tout dire archaïque, alors oui, j’en suis. En fait, si mon identité sexuelle semble évidente, à l’intérieur de moi, je ne suis sûre de rien. Je ne me sens pas femme (euh, si, parfois quand la douche ne fonctionne plus… fragrance charnelle, ça s’appelle), à supposer que cette expression veuille vraiment dire quelque chose.
« Il se passe quoi ? » crie Jules-Adam en déboulant dans le salon, sa cadette sur ses talons. J’aurais bien envie de corriger cette syntaxe approximative mais ce n’est vraiment pas le moment.
L’air étranglé, je leur désigne le canapé où gît leur Mouchka qui commence à cyanoser. Les enfants sont étonnants, même les miens. Au lieu de se précipiter vers la morte, de hurler ou de faire toutes ces choses qu’on fait en présence d’un mort encore chaud, mes deux aînés s’arrêtent au bord du tapis et la regardent, pour une fois muets. Quelques secondes se passent ainsi avant que Fleur ne vienne glisser sa petite main dans la mienne. Ce mince mouvement dans l’air suffit à faire sortir Jules-Adam de la sorte d’hypnose dans laquelle il était plongé.
« Mais elle bouge plus ! » Ca, j’avais remarqué.
- On était en train de prendre le thé et je crois qu’elle s’est étouffée.
- Elle est morte peut-être alors, intervient Argentine.
- Ben évidemment, t’es bête. Quand on est étouffé, on respire plus et quand on respire plus, on est mort.
- Je crois bien que ton frère a raison.
- Ben évidemment que j’ai raison. Elle est morte, fait-il en avançant vers le canapé, regarde, elle bouge plus. Quand je lève sa main comme ça, elle retombe. Bientôt elle sera toute raide.
- Elle est pas belle comme ça, Mouchka.
- Les morts, c’est jamais beau…
Estimant que les considérations doctes de mon fils suffisent et que, le temps passant, il devient urgent de signaler la mort de Madame Dupré mère, je fonds en fausses larmes derrière mes mains.
- Allons, maman, ce n’est pas le moment de pleurer, il faut appeler papa.
- Et oui, du haut de ses onze ans, il réagit pile poil comme je l’avais pensé… Tout son père.
- Fais-le, toi… moi, je ne pourrai pas… Et je file vers les toilettes, cachant mon envie de rire pour de vrai derrière mes faux sanglots, Fleur sur mes talons.
Vous avez déjà ri au-dedans ? Ca, je suppose que oui. Tout le monde s’est retrouvé un jour dans une situation où rire ouvertement aurait été mal venu. Moi, je ne ris jamais autrement. Ou alors quand je suis certaine d’être seule sur une plage déserte en novembre, avec le vent qui emporte mes cheveux, la trace de mes pas et mon rire. Enfant, j’ai dû rire comme tout le monde. Il m’est peut-être arrivé d’éclater de rire mais je ne m’en souviens pas. La dernière fois où je sais avoir ri devant des tiers, c’était à l’enterrement de ma grand-tante Mathilde. J’avais cinq ou six ans. Le prêtre était très gros et avait une voix de minette. Le voir gesticuler et couiner en même tant, ça avait déclenché chez moi une hilarité qui avait obligé ma mère à me sortir de l’église. Je m’étais pris une telle fessée que le rire est entré en moi pour n’en plus sortir avant des années. Même le rire au-dedans a eu du mal à venir. Comme quoi, la religion peut faire des ravages et priver de rire une petite fille… dommage collatéral. Dans ma famille, j’ai vite appris à ne plus rien exprimer sinon une placidité bien pratique pour mes parents. « Cette petite est un ange, c’est tout juste si on sait qu’elle est là », disait ma mère. En effet, j’étais si peu vivante que j’aurais aussi bien pu être un être céleste.
Le rire au-dedans, je l’ai appris à Fleur. Avec elle, il m’arrive même de rire pour de vrai, quand nous jouons toutes les deux tandis que les grands sont à l’école et son papa à la clinique. Fleur n’est admise à l’école que le matin. La maîtresse a dit qu’elle serait bien trop fatiguée l’après-midi. Alors nous « bavardons » sans paroles. Je lui ai appris à lire et à écrire mais à l’école, elle ne veut rien montrer de ce qu’elle sait. Personne d’autre que moi ne sait qu’elle n’est pas une « demeurée », bien au contraire. Même à son père elle ne veut rien montrer, y compris de l’affection.
Fleur est la seule à connaître mon secret, mon don. Celui qui m’a permis de tuer ma belle-mère avec l’assurance d’une totale impunité. La première fois où je lui ai montré ce que je sais faire, j’ai adoré la lumière dans ses yeux, la joie qui s’est dessiné sur son petit minois si souvent fermé. Oh cette fois-là, je n’ai pas fait grand-chose. Avec une orange et quelques mirabelles, j’ai recréé pour elle une petite galaxie qui a gravité un instant autour de son ours en peluche. Et elle a ri. Un vrai bonheur. Et puis son frère et sa sœur on commencé à gravir l’escalier à grand bruit et « patatras », la galaxie s’est cassé la gueule.
Télékinésie. J’ai fini par trouver le mot dans le dictionnaire quand j’avais environ dix ans. Je peux agir sur la matière. Pas seulement déplacer ou tordre les petites cuillères comme font les charlots de la télé. Je conjugue kinesthésie et télépathie, ce qui me permet de « diriger » la volonté des autres (je n’en abuse jamais) ou d’induire divers maux. Bref ! Quand on peut faire bouger une galaxie miniature, ou coller la migraine à son mari, vous pensez comme c’est facile de faire dévier un loukoum de sa trajectoire initiale et le faire aller dans la trachée artère. Etouffement garanti. Vous auriez vu les yeux de ma belle-mère quand, cherchant de l’air, elle les a tournés vers moi. A l’instant de mourir, elle a vu mon sourire. Un vrai sourire, avec la bouche et les yeux. Et elle a compris que je venais de la tuer… Cette reconnaissance de mon art… ça m’a vraiment fait plaisir pour une fois. Merci Mouchka !
Je ne sais plus quand, pour la première fois, j’ai fait bouger quelque chose, du moins intentionnellement. Dans ma petite enfance, je ne me faisais jamais mal. Ca n’étonnait personne, c’est dire si on se souciait de moi à la maison. Je ne suis jamais tombée ni heurtée à quelque meuble que ce soit. En fait, sans le vouloir, je stoppais ou déviais la course des objets qui auraient dû me heurter. Par contre, je me souviens très bien de la première fois où je me suis rendue compte que j’avais un « pouvoir » spécial. J’étais fille unique et comme je ne recherchais pas le contact, les occasions de confrontation avec d’autres enfants étaient très limitées. A l’école, on me fichait la paix et je passais mon temps à rêver dans un coin de la cour. Un matin, sans que je sache pourquoi, une gamine a ramassé une grosse pierre et s’est avancée vers moi avec la visible intention de me la balancer dans la figure. Je ne lui avais rien fait. Je ne lui avais même jamais parlé. D’autres enfants l’entouraient et lui disaient « t’es folle, tu vas pas faire ça… ». Mais dans les yeux de la fillette, j’ai lu une haine dont je n’ai pas compris le sens mais dont j’ai senti la puissance. Elle allait vraiment me défoncer la tête avec cette grosse pierre. Et j’ai eu peur. Très peur. Au moment où elle relevait la pierre au-dessus de sa tête pour me la lancer, j’ai décidé que ses mains devaient lâcher la pierre et… c’est ce qui s’est passé. De façon inexplicable pour ceux qui l’entouraient, elle a écarté brutalement ses mains et la pierre est tombée sur sa tête. Elle en a été assommée. Personne n’a pu donner d’explication aux maîtresses qui ont pris le parti de convoquer les parents de ladite sale gosse pour comportement auto agressif. Après, personne ne m’a plus agressée, ni même approchée d’ailleurs. Toujours sur le qui-vive, je parvenais à détourner les intentions agressives, déplaisantes ou tout simplement gênantes. Sauf en ce qui concerne Samson Dupré, mon mari. Là, j’avoue que je ne l’avais pas vu venir.
« Papa, papa !! » Samson Dupré, mon mari, arrive en soufflant et suant. Il a dû planter ses clubs de golf dans le vert de la pelouse et a couru depuis le dix huit trous qui jouxte la maison de vacances. Son visage a des marbrures dignes d’une palette de pastelliste, dans les tons de rouge couperose, rose émotion filiale et blanc cadavérique.
« Elle est où ? »… Quand je vous disais ! Père et fils, même syntaxe.
Le visage noyé par l’eau du lavabo, je lui désigne le salon, l’air navré. Je ne vais cependant pas jusqu’à lui dire un « Je suis désolée, mon pauvre chéri… » et toutes ces choses qu’on dit en pareille circonstance.
En file indienne derrière lui, nous approchons du lieu du crime. Pour Fleur et moi, c’est un peu comme un jeu, la générale d’une pièce de théâtre. Ses yeux sourient.
« Mais c’est arrivé comment ?
- Elle a avalé un koukoum de travers.
- Idiote, c’est pas un koukoum, c’est un LOUkoum.
- Mais, mais, on ne meurt pas comme ça ! sa voix chevrote tandis qu’il s’approche du canapé où sa mère doit être un peu plus raide que tout à l’heure, manquant se prendre les pieds dans le tapis. Parole, je n’y suis pour rien cette fois-ci.
- Ah si si, moi j’ai appris qu’on peut mourir à cause d’une fausse route, un truc où ce que tu manges va pas dans le bon tuyau et vu comme ça colle, les loukoum, il a dû s’empéguer dans son tuyau pour respirer et voilà. Maintenant, elle respire plus.
Le regard de Samson va de sa mère à son fils puis revient vers sa mère, comme s’il réalisait l’étrangeté de cette conversation ô combien goûteuse.
- Il… il faut appeler un prêtre non ? un rabbin ?
Je ne dis rien. S’ensuit un petit silence tandis que Samson s’agenouille aux pieds laborieusement manucurés de sa maman. Il a l’air sincèrement malheureux, groggy et, pour une fois, je le trouve touchant.
J’ai rarement été touchée par mon mari, au propre comme au figuré. En bientôt quinze ans de mariage, si on met de côté les trois copulations à résultat, on doit avoisiner la petite centaine de baisouillages pendant les huit premières années et… plus rien depuis la naissance de Fleur. Je ne vous cache pas que ça m’arrange qu’il aille tremper son biscuit ailleurs. Le pied intergalactique, j’en ai entendu parler, j’ai lu des trucs là-dessus mais je ne connais pas. J’avais à peine le temps de m’installer dans le rôle qu’en deux temps et quelques mouvements, c’était terminé… trois minutes chrono, les bons soirs. Je souhaite bien du plaisir aux nigaudes qui remuent du croupion à la clinique… « Oh, Docteur Duprééé… vous êtes un charmeurrr ! ». Ecoeurant comme elles dégoulinent, tout ça parce que ledit doc gagne un max de biftons à sauver leurs canassons et qu’on voit régulièrement sa bobine dans les endroits branchés de la capitale. Moi, je reste avec les enfants dans ma très belle fermette joliment restaurée. Ou mieux encore, à me farcir ma belle-mère en prime. Ouf ! Il y aura toujours ça de moins.
Pour l’heure, « ça » ne réagit pas aux appels de l’héritier : « Maman ! Maman ! Dis moi que c’est pas vrai ! » Toujours plein d’illusion mon mari. Il prend ses désirs pour des réalités, comme pour le sexe quand il allumait sa clope d’après galop et me demandait d’acquiescer à ses « c’était bien, hein ! Le pied, pas vrai ». Bah, que voulez-vous répondre à ça, sinon « oui, c’était bien »… en réprimant l’envie d’ajouter qu’avec son bigoudi mou et son temps de chauffe minimal, le nirvanâ est loin. Et puis un jour, je n’ai plus répondu… Il a cessé de me solliciter et depuis, il m’ignore ou me piétine dès qu’il en a l’occasion, de préférence devant un public navré pour cette « Pôvre Constance ».
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