nouvelles, écrits divers

Samedi 23 mai 2009
 Dimanche 21 juin 2009, de 16:30  à 20:00, à  La Terrasse de Gutenberg
9, rue Emilio Castelar.
75012 Paris, (métro Ledru Rollin)



 Après les Yvelines, la Bretagne, ENFIN PARIS.
A La TERRASSE DE GUTENBERG, petits gâteaux et belle compagnie dans un lieu où les mots dansent. Je vous y attends pour les dédicaces de MIEL DES LUNES, quelques lectures... et bavarder un brin avec vous. Vous retrouverez aussi ma nouvelle CONSTANCE LOLITA dans la très belle anthologie IDENTITES, dirigée par Lucie Chenu. (Petit conseil : ce sera le jour de la fête de la musique, liesse au programme, mais le métro plutôt que l'auto).
A bientôt
Miguelita

Lucie Chenu
Par Lita.s
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Mercredi 5 novembre 2008
  De retour des Utopiales de Nantes, où j'ai fait de belles rencontres, j'ai eu envie de reprendre ce texte dont vous aviez peut-être lu le début. Finalement, il est plus long que ce que j'avais prévu...
Et comme toujours, je ne suis pas très douée pour la mise en page, sorry sorry.

 

Victor et Schizolune


Une chauve-souris volait au-dessus de Notre-Dame. C’était une chauve-souris de sexe masculin, très mâle même, et qui malgré les ans, n’avait pas perdu un poil. De chauve, il n’avait en fait que les roubignolles, toutes roses. Dans la nuit de Paris, elles attiraient comme des aimants les regards des souris de toutes espèces, à tel point que leur mâles respectifs leur demandaient ce qu’elles avaient à regarder tout à coup le ciel d’un air énamouré. Elles répondaient en rougissant de leur mensonge  « Mais les étoiles bien sûr, mon amour ». En fait, elles ne savaient pas vraiment ce qu’elles avaient vu car de loin des roubignolles de chauve-souris, même bien pourvues, ça ne se distingue pas bien, mais sans qu’elles sachent pourquoi, ces comètes accolées leur avaient échauffé le sang. Bref ! Victor (c’est ainsi qu’il se nommait), volait au-dessus de Paris. Il se savait responsable du soudain débordement amoureux de Germaine, de Paulette, de Lassie ou de Minnie, et il était heureux de sentir autant d’amour sous ses ailes, se la jouait « vol au-dessus d'un nid de cocus » où tous les penchants féminins (et quelques penchants indistincts) tendaient vers sa frêle silhouette. Il était heureux aussi de sentir la brise du soir caresser ses ailes, de venir tout près des vitraux de Notre Dame (qu’il appelait affectueusement Marinette), de grimacer à la face des gargouilles, de crier tout à coup « Pan ! t’es… on ! » avant de se rapprocher en faisant des ronds, d’une longue rue sinueuse où de minuscules personnages arpentaient le trottoir à pas chaloupés. Là, il se faisait ombre pour ne pas effrayer les Madones en mini jupes ou cuissardes car il les savait superstitieuses. Il effaçait même de son être toute noirceur pour que ne soient plus perceptibles que ses lumignons roses dont il frôlait les belles et moches de nuit. Alors se produisait le miracle : les péri-pathétiques se sentaient soudain aimées, aimantes, amantes… Le temps d’un vol de luciole, elles étaient des fées de l’amour. Et puis, lorsque Victor s’éloignait vers les quais ou le Châtelet, elles retombaient soudain dans leurs bas filés, sans autre souvenir qu’un moment de chaleur, l’ombre d’un plaisir qui leur rendait plus cuisant encore le vide, là, au-dedans. Victor, lui, avait recommencé ses rondes au-dessus de Paris, seulement sensible au plaisir de son vol, se sentant Phoenix des hôtes de ces toits.

Une nuit, alors qu’il planait ainsi, la lune lui demanda :

- Mais dis-moi, Vit d’or (elle était un peu dure du cratère et n'entendait que ce qu'elle voulait), sais-tu d’où te vient l’éclat de tes trésors accolés ?

Troublé par la question il ne répondit pas. Il était issu d'une très longue lignée de chauves souris ardentes dont aucune ne s'était jamais demandé par quel miracle de la génétique, elles avaient le don du désir. Mais que voulait donc la lune ? Ce soir là, Victor n’avait pas envie de s’interroger sur le sexe des anges. Reprenant son vol un instant suspendu, il se dit que dès la nuit suivante, il irait vers la lune pour voir si son vol pouvait y éveiller plus qu’une parole de sphinx… Et il plongea vers la rue Cujas, vers un lieu où il savait que si quelque chose tentait de s'agiter, ce n'était pas les méninges. Nul besoin de recourir à la vue, la résonance magnétique des désirs inassouvis, des actes d'amour, ou le plus souvent de copulation, lui parvenaient aisément. Il savait que dans les tréfonds de la rue Cujas, des êtres mélangeaient sans joie leurs incapacités à jouir simplement. Alors de temps en temps, il survolait les lieux afin de faire luire le désir aux creux des femmes, et donner quelque éclat aux turpitudes d'un club échangiste. Il était comme ça, Victor, cherchant toujours à faire le bien des hommes, à leur insu. Un véritable philanthrope.

La nuit suivante, après une ronde fructueuse au cours de laquelle furent favorisés les amours de tout un pensionnat mixte, Victor s'installa comme à l'accoutumée pour l'une de ses rituelles conversation avec la lune. Comme il n'avait rien de particulier sur le coeur, il se suspendit à la branche d'un marronnier du Parc Montsouris, et dans cette position propice à la conversation en face à face avec l'astre (et aussi à l'endormissement qui n'allait pas tarder à se profiler), il amorça la parlote de sa voix de tête, inaudible aux oreilles humaines :

  • J'ai réfléchi à ta question d'hier. Et franchement, cela m'est bien égal de savoir d'où je tiens mes dons. L'essentiel n'est-il pas d'en faire un bel usage ?

  • Un « petit autre » me parle ? Fit la lune d'un air faussement innocent et résolument lacanien.

    Victor se renfrogna. Il remonta ses ailes pour y cacher sa tête et ses attributs, et entamer un sommeil boudeur. Encore une fois, la lune lui battait froid. En réalité, il savait que si la lune avait une influence sur les humeurs du monde (si femme gueule, engueule la lune, disait son défunt père), lui-même avait peu ou pas d'influence sur les hauts et les bas de la lune. Selon le calendrier et ses quartiers, elle se montrait timide, rayonnante, rieuse, fuyante, embrumée, carrément absente ou cassante (cette façon qu'elle avait de clore la séance à sa convenance était ce qui agaçait le plus Victor). Il arrivait aussi qu'elle se maquille en optant pour des couleurs flamboyantes, ou qu'elle se révèle tout à fait déjantée. La schizophrénie de la lune était évidente mais à sa connaissance, elle était la seule à avoir une pensée suffisamment élevée et quelque entendement à la marche du monde. Il avait entendu parler de souris futées, de rats cuisiniers... Mais rien de tout cela ne pouvait lui convenir, pas plus que les échanges humains qu'il trouvait le plus souvent dérisoires. De plus, tout ces vies étaient si limitées... Victor avait maintenant plus de cent ans. Il était malheureusement le dernier de sa lignée de chiroptères dont la longévité était due à la captation des vibrations de plaisir dont ils absorbaient l'énergie. Il savait qu'il n'aurait pas de descendance. Ah s'il avait pu vivre au temps du Comte Dracula... Un lointain cousin certes infréquentable, aux pratiques rudimentaires, mais au charisme certain. Il avait conté à l'astre changeant la lente extermination des siens, par bêtise, superstition, méchanceté... La lune était la seule qu'il ait jugée digne de ses épanchements, même si parfois, elle piquait un roupillon au beau milieu de ses confidences. Cela aussi agaçait un peu Victor qui n'aimait pas se répéter, mais il lui pardonnait ces écarts d'écoute, au bénéfice de son très grand âge.

  • Allons, Vit d'or, que veux-tu me raconter ce soir ? On se fait une petite écholocation ?

  • Ah, tout de même ! S'exclama Victor en ouvrant tout grand ses ailes, ce qui eut pour effet d'effrayer une jeune chouette sur la branche d'à côté. Son hululement d'effroi fut tel que Victor, incommodé, décida de gagner l'espace de parlote et de méditation qu'il s'était aménagé sur le toit du Louvres. Là, il retrouva la couche, légèrement pentue et garnie de duvet de pigeons, qui lui permettait de s'allonger, dos à la lune mais avec sous ses yeux le panorama splendide de Paris illuminé. Ainsi, dans une position propice à la détente, il aimait se confier à la lune. Après un silence, il poursuivit :

  • ... Je me fiche de savoir d'où me vient ce don. La question des origines ! Pfft ! Toujours la même chose avec toi. Comme si c'était l'essentiel. Non ! Je me disais que j'aimerais bien à nouveau prendre corps...

  • Souviens-toi de ta dernière mésaventure... Pas reluisante, cette histoire de boules roses !

  • Oh ça va !, fit Victor avec humeur et contorsions pour ne pas dégringoler du toit pentu et se retrouver, ailes emmêlées dans la gouttière. J'ai compris... Mais je regrette de devoir réserver mes dons...

  • ah ah ! Fit la lune. Comme s'il ne s'agissait que de cela; dis plutôt que tu aimerais bien te retrouver dans la peau d'un bel et sombre étalon...

    Victor ne répondit pas. Décidément, la lune sortait un peu trop de sa réserve. Dans le relatif silence de la nuit parisienne, il se remémora la « mésaventure ».


Il avait fallu qu'il parvienne à l'âge déjà respectable de cent vingt deux ans -autant dire l'adolescence chez cette espèce- pour que Victor pige enfin la véritable nature de l'extraordinaire don qu'il possédait. Cette bienheureuse découverte avait créé chez lui à la fois une frénésie d'expérimentations mais aussi, pour son malheur, le regret profond de ne pas avoir compris plus tôt l'usage génial qu'il pouvait faire de ce don « d'amour ». Tant de temps perdu ! Lui qui avait jusqu'alors vécu sans états d'âme, s'était alors découvert sérieusement névrosé, et il lui avait fallu du temps pour retrouver son bel équilibre d'antan. Il n'osait s'avouer que la lune lui avait été de quelque secours sur le chemin de cet équilibre retrouvé.

La toute première fois, celle de la révélation, c'était en Novembre, mois sombre du recueillement. Victor venait d'effectuer un vol de pure jouissance au-dessus de Versailles, affolant les catogans des femmes vertueuses, déplissant leurs jupes et les poussant à mettre en route un nième rejeton. Il quittait rarement Paris, non par snobisme anti-banlieue, anti-racaille et autre racisme, mais à cause de l'éloignement. Il s'apprêtait à regagner ses pénates du Parc Montsouris quand il avisa un jeune homme transi de froid et d'amour, qui tentait maladroitement de convaincre une mijaurée à l'air glacial, qu'il était l'homme de sa vie, ou du moins qu'il en pinçait sacrément pour elle. Le couple palabrait dans l'ombre d'une porte cochère en chêne sculpté, presque digne de « La porte de l'enfer » de Rodin. Tout ce quartier disait la respectabilité des âmes et des portefeuilles. Voulant faire le bonheur du garçon, Victor descendit en flèche vers le couple. Il avait perçu les premiers émanations de phéromones que produisait son approche sur la damoiselle et se réjouissait déjà de la joie vibrante qui allait naître chez le garçon au « oui » de la donzelle. Fatigue, manque de discernement, ou guidage inconscient ourdi par ses ancêtres las de voir ce benêt de Victor se contenter de faire des rondes inutiles... Il oublia de freiner et se retrouva dans le corps du jeune homme, sans crier gare. L'eût-il crié que ça n'aurait pas changé grand chose car Vincent -c'était le nom du garçon- n'entendait rien au langage des chauve-souris. Là était le secret, la sublime transmutation qui permettait à ceux de sa lignée de s'incarner dans les corps ô combien imparfaits, mais si sensibles, des humains. Cette découverte fortuite rendit bien plus délectables ses rondes de nuit, et c'est avec le sentiment du bienfaiteur de l'humanité qu'il empruntait régulièrement des corps mâles. Rien ne permettait de percevoir la présence d'un autre être dans le corps du possédé... à un détail près : les roubignolles de Victor restaient indubitablement lisses, roses et légèrement luminescentes. Ce n'était pas un grand problème car le désir était toujours tel chez les amants, qu'ils ne s'arrêtaient pas à ce genre de considérations roubignollesques. Victor faisait l'amour aux femmes par le truchement de leurs amants, mais il devait cependant limiter ces pratiques, fort dispendieuses en énergie. Il sortait toujours vanné des parties de jambes en l'air humaines et se traînait lamentablement hors du corps du mâle alors que, repus, les amants s'étaient endormis ou séparés. C'est à peine s'il parvenait à voleter jusqu'à un arbre ou une gouttière de fortune pour un nécessaire et court repos avant de regagner ses pénates du Parc Montsouris. Là, pris d'une sorte de gueule de bois, il déprimait un moment... Regret de ne pas avoir compris plus tôt, bien sûr, mais aussi de savoir qu'au réveil, les dames ou demoiselles revenues à la raison flanquaient le plus souvent dehors les malheureux incompris. Pour le bienfaiteur de bipèdes évolués qu'il pensait être, ça faisait désordre. Son inconstance, sa volatilité foutait le bordel chez les humains. De cela, il s'accusait auprès de la lune. Mais comment aurait-il pu renoncer au satin de la peau de femmes, aux pépites étincelantes dans leurs pupilles dilatées lorsque, débarrassé de toute la noirceur terrifiante qu'elles abhorraient, il les aimait ?


Et puis il y eut la mésaventure. L'affaire Jéronime.

Dans le huitième arrondissement, plus précisément au numéro seize de la rue des Vignes, vivait une charmante jeune femme du nom de Marie-Clo.

  • Marie-Clo... avait ironisé la lune. Elle n'aime pas le tilde ?

  • Mais elle n'est pas espagnole, objecta Victor qui était polyglotte.

  • Bêta de Victor, je parle du tilde de Clotilde... Rien qu'au nom, c'est pas très ouvert cette histoire... Mais poursuis donc, je suis incorrigible.

  • Hem, fit Victor avec quelque humeur. Mais comme il avait vraiment besoin de s'épancher, il poursuivit son récit.

     

    Marie-Clo était une des très rares Tradeuses de la Bourse de Paris.

  • Une trayeuse de bourses ! s'esclaffa la lune... Il ne manquait plus que ça !

  • Si tu m'interromps encore une fois, je ne te dis plus rien. Non mais c'est agaçant à la fin. T'es complètement ronde, ma pauvre, ce soir !

  • J'ai beau être ronde, tu me dois le respect, minuscule point noir au non moins minuscules attributs roses, répondit la lune avec indulgence. Mais vas-y donc, je ne dis plus rien.

    Victor se doutait bien qu'elle n'en ferait qu'à sa tête, mais il reprit tout de même le fil de son histoire...

     

    La jeune femme vivait dans un très bel appartement du deuxième étage, hérité de sa maman architecte, totalement relooké par ladite mère, et tenu dans une propreté chirurgicale par la demoiselle. Elle était du genre besogneux, se levait au petit matin, et été comme hiver, buvait son café noir sur le balcon avant d'attaquer la journée boursière. A cette heure matinale, passait au pied de cet immeuble cossu le service de nettoyage de la ville. Arme au poing, un jeune homme guidait du bout de son balais, les maigres détritus abandonnés sur le trottoir par les habitants du lieu, fort civils au demeurant. Un éboueur d'un autre quartier aurait eu suffisamment à faire pour ne pas avoir l'idée de lever le nez du trottoir et regarder en l'air, vers le ciel, les oiseaux, sa défunte mère... et le balcon où la jeune Marie-Clo sirotait son café dans une tenue le plus souvent minimaliste si le temps le permettait. Dès le premier matin de printemps où il l'aperçut, Jéronime -c'était son nom- fut ébloui par la vision en contre-champ... D'abord une plante des pieds parfaite, un mollet joliment rond, un genou, une main, une petite culotte, des épaules, des seins, une petite culotte, des cheveux blonds... Il en perdait la géographie humaine, tant il était troublé par la vestale apparue au-dessus de sa tête. Jour après jour, de plus en plus énamouré, il passa sous le balcon de la belle qui ne lui prêtait aucune attention ; certains mondes ne se mélangent pas. Jéronime était un très beau garçon, même selon les critères chauve-souris. Il aurait pu faire succomber bon nombre de jeunes et moins jeunes dames d'ici ou d'ailleurs. Malheureusement pour lui, sa fonction ne lui permettait pas d'approcher la Tradeuse... Pas plus que sa couleur : Jéronime était noir d'ébène...

  • Noir d'ébène, c'était prédestiné pour ce boulot, rigola la lune.

  • Quoi ?

  • Oh rien, ton indien noir d'ébène, préposé aux ordures... hi hi hi !

  • Comment as-tu deviné qu'il est indien d'abord ?

  • Juste une intuition... Mais continue, c'est passionnant ta love story.

    Victor se dit que ce n'était pas le meilleur jour pour parler à la lune, mais il poursuivit.

    Ayant perçu la noire détresse de l'éboueur Jéronime, Victor décida de s'en mêler. Il dut planer au-dessus de la rue des Vignes plusieurs matins d'affilée avant de percevoir les effluves du désir papillonner dans l'air autour de Marie-Clo ; il faut croire qu'un esprit de Tradeuse est bizarrement formaté, accro au CAC 40 et à l'indice Nikkei. La belle finit toutefois par se dandiner un peu plus chaque matin, à l'heure de la benne verte, en proie à des envies de rut dont elle ne se savait pas capable. Ses neurones firent la connexion entre le passage de Jéronime et la chaleur soudaine qui l'envahissait. Sans doute le fantasme de clairs-obscurs virent-ils aiguillonner le désir de se farcir un black, juste histoire de... Au matin du cinquième jour de vol géostationnaire Victor vit enfin la belle héler le beau Jéronime d'un « Hé toi ! » accompagné d'un geste non équivoque l'invitant à monter la rejoindre sur son balcon. Le pousseur de benne en laissa tomber son balais. Incrédule il posa sa main rude sur son uniforme vert, l'air interrogatif tendu vers le havre de liesses dont il rêvait.

     

  • «  642FB... Le code ! Quatrième étage... Il y a un ascenseur », précisa-t-elle afin que le bel étalon ne se fatigue pas inutilement.

    Jéronime ne se fit pas prier plus longtemps. Il abandonna son outil à la rapine d'éventuelles sorcières en maraude, et il se rua vers le digicode. Victor voletait devant la fenêtre, un peu fatigué -les tergiversations de Marie-Clo avaient nécessité pas mal d'énergie- mais tout excité par la réussite de son plan. Il vit Jéronime entrer dans le bel appartement à la décoration parfaite où l'éboueur fit tout de suite tache. Le jeune éboueur fut bien avisé de se débarrasser rapidement de sa cotte et de ses chaussures. Il apparut en T-shirt blanc qui tranchait délicieusement avec sa peau noire, et jeans Pepe -ce qui pouvait éveiller quelques doutes sur son train de vie, étant donné le prix de tels jeans-. Marie-Clo attrapa alors son ceinturon et l'attira vers la fenêtre. C'est le moment que choisit Victor pour investir le corps du jeune homme qui ne se rendit compte de rien. Ô divin frisson du mâle désir, ô délice des sensations alors que la jeune femme déshabillait Jéronime, lèchait sa poitrine imberbe, débouclait le ceinturon, glissait sa main dans le pantalon... Jéronime haletait, Victor en avait le vertige.

    Et puis soudain, ce fut la cata !

  • Mais c'est quoi ça ? Cria Marie-Clo avec horreur.

    Se délectant par avant de la grosseur qu'elle avait palpée à travers le pantalon, elle venait de faire glisser le caleçon de Jéronime vers le sol. Elle découvrait dans une même vision de rêve et de dégoût, la belle membrure parfaitement noire de l'éboueur, mais aussi, juste en-dessous, des balloches rose piquetées de poils noirs qui leur donnaient un air assez dégueulasse, il faut bien le dire. Le pauvre Jéronime ne comprenait pas et regardait avec effroi ses attributs soudainement albinos. Victor ne s'attendait pas à cette déconvenue ; il se faisait tout petit au creux du malheureux amant que la Tradeuse s'empressa de foutre dehors, ses vêtements sous le bras et les pieds entravés par son caleçon descendu. Victor attendit que Jéronime ait rejoint la rue pour s'extraire de ce corps noir où ce qui faisait sa fierté tranchait trop.

    Quelques jours plus tard, il revint voleter au-dessus de la rue des Vignes, mais Jéronime avait disparu et Marie-Clo ne se pavanait plus sur son balcon. A regrets, Victor compris que sans être raciste, il devait se résigner à ne faire le bonheur que des blanc culs.

  • Victor, « La cata », strophe une, commenta la lune.

  • T'as vraiment des jeux de mots de latrines, quand t'es ronde. Moque toi, moque toi ! Ca m'a scié cette histoire.

  • Pourquoi ne te fixes-tu pas ? Toutes tes aventures laissent un goût amer aux amants dès que tu les abandonnes, et parfois même avant.

  • Je n'y avais pas pensé.

  • Normal, tu n'es qu'un petit chiroptère après tout, ironisa la lune. Le voyage du petit Chiro... ça pourrait être un titre de film, non ?

    Victor ne répondit pas. Il réfléchissait à la suggestion de la lune.


Cela prit du temps avant qu'il ne parvienne à faire son choix. Pas mal d'années pendant lesquelles le menton de Victor se mit à blanchir, mais où sa vigueur ne faillit pas. Il fit plusieurs tentatives d'installation, sans en être satisfait. A Paris comme ailleurs, il y a tant d'amours en partance ! Il avait décidé de se cantonner aux amours juvéniles... Petit ostracisme anti-vieux que la lune ne manqua pas de souligner :

  • On se fait un coup de jeunisme, Vit d'or ? Tu as vraiment envie de balader tes bijoux de famille dans un pantalon qui se fait la malle ?

  • Pfft ! Tu retardes, ma vieille! Change de quartier ! Ce qui est tendance en ce moment, c'est justement de n'obéir à aucune mode...

     

    Le regard de Victor errait sur la capitale endormie dont les lumières scintillaient encore plus que d'ordinaire. Noël approchait avec son cortège de rires d'enfants, de fièvre acheteuse... Et la désespérance des esseulés. La lune semblait faiblarde, embuée peut-être dans des affaires de famille, comme c'est souvent le cas en cette saison. Il se garda bien de l'interroger sur ses soucis, sachant qu'elle ne répondrait pas à ce genre de question. Mais alors qu'un imposant nuage la cachait à sa vue, il se reprocha d'avoir traitée de « vieille » sa confidente et amie qu'il savait coquette. Fort heureusement, le nuage finit par s'effilocher.

  • Ah, te revoilà ! J'étais inquiet, lui lança-t-il en volant vers elle... Je préfère des jeunes, juste pour avoir la possibilité de les accompagner longtemps... Mais je pense avoir trouvé, ici même, au Louvres... Un jeune homme du nom de Obamo, visiblement amoureux d'une certaine Ménolie qui ne se doute de rien. Des êtres dont je pressens la grande humanité et l'intelligence du coeur.

  • Ménolie, tu dis ?... au bas mot, je...

  • Ah non ! Tu ne vas pas recommencer, hein ! Ceux-là, tu n'y touches pas, compris ?

    La lune sentit que c'était sérieux cette fois-ci. Elle souffla un grand coup, ce qui eut pour effet de geler sur le champ les bords de Seine, tous les arbres qui la bordent, les véhicules, les bancs, les abri-bus et l'unique chien en maraude qui avait eu le malheur de vouloir pisser là. Paix à son âme canine.


Comment Victor s'y prit-il pour favoriser les amours d'Obamo et Ménolie ? Il ne le raconta pas à la lune tant ce fut facile. Un seul vol suffit. La jeune fille déclara rapidement sa flamme au garçon ébloui par sa beauté et son naturel. Il était photographe, elle était peintre. Ils s'accordèrent merveilleusement. Lui s'acharnait à capter les vols des êtres de la nuit avec une patience parfois joliment récompensée. Elle aimait à peindre la lune en toutes ses allures. Ils tombèrent amoureux l'un de l'autre, et Victor s'enivra de leur amour. Dès le premier jour de leur union, il se fondit en Obamo avec une fébrilité inquiète : le jeune homme étant métis, il craignait fort que sa présence rosée ne fut un obstacle à l'idylle naissante. Mais la fougue du premier corps à corps dans la chambre de Ménolie, seulement éclairée par l'éclat de la lune, les emporta bien loin des considérations oiseuses sur la couleur des roubignolles. Fans de surnaturel, ils partagèrent le secret des fréquentes apparitions de cette teinte coquine sur les bourses d'Obamo -que Victor « habitait » le plus souvent possible-. Ménolie battait même des mains lorsqu’elle découvrait, -toujours doux et lisses- les bonbons colorés de son amant.

Pendant de nombreuses années, le couple vécut à Paris dans le petit appartement qu'occupait Ménolie, au dernier étage de la rue Christiani, dans le dix huitième arrondissement. En passant par le grand vélux de la pièce commune, ils avaient réussi à installer deux télescopes sur le toit, et unis dans le même amour de l'art, ils traquaient, qui la lune et les étoiles, qui les battements d'ailes des êtres de la nuit. Chacun de son côté eut sa part de célébrité. Obamo devint un photographe reconnu pour ses variations sur le thème du vol nocturne. Pour lui qui était né à Trappes et qui avait grandi dans une cité où le vol nocturne avait une toute autre signification, c'était une belle revanche. Les « Figures de la Lune » de Ménolie furent primées plus d'une fois sans qu'elle se départisse de son humilité.

Victor était heureux dans la peau vieillissante d'Obamo qu'il ne quittait que pour quelques vols d'entretien, et de nécessaires moments d'intimité. Il passait moins d'heures à bavarder avec la lune. Elle ne s'en plaignait pas, ravie du bonheur de son ami, mais elle regrettait un peu le temps de leurs menus échanges qui la distrayaient. Parfois, il s'allongeait encore sur sa couche au-dessus du Louvres, plus pour se reposer de la vie humaine qui le fatiguait un peu, que pour parler avec la lune. Quant à sa branche de la rue Montsouris, il avait eu la fâcheuse surprise de la trouver squattée par une nichée d'écureuils insolents qui revendiquaient leur droit au logement.

  • Drôle d'époque, chère lune ! Se plaignit-il à sa fidèle confidente.

  • Plains toi ! Ce grand marronnier était bien trop vaste pour un seul chiroptère insomniaque. Surtout en résidence secondaire.

  • N'empêche, rétorqua-t-il, j'aimais bien ma branche.

  • Là, je suis sciée, rit la lune.

  • Décidément, tu ne changes pas, répondit Victor en riant lui aussi.

  • Tu n'as pas toujours dit ça, bel ami de la nuit. Je sais que tu me traitais de schizolune... Et oui, tes pensées secrètes ricochent aussi sur mes rondeurs ; ça te la coupe, hein ? D'ailleurs je trouvais ça joli, « Schizolune ».

  • Que veux-tu que je te dise ? Tu sais toujours tout, soupira-t-il.

    Dans le petit silence qui s'installa, la lune sentit une pointe de détresse chez son ami.

  • Oh toi, tu as un souci. Allons ! Qu'est-ce que tu ne me dis pas ?

  • Ils ont décidé de s'exiler, fit Victor en une vibration presque imperceptible.

  • S'exiler ?

  • Oui, Ils quittent Paris. Une petite maison en banlieue ouest. Paraît qu'ils ont envie de verdure, croiser des biches, des faisans, aller aux champignons... Pourquoi pas faire un bébé tant qu'ils y sont ? Et moi, dans tout ça ?

  • Où est le problème ? Suis-les ! Je suis sûre que tu te plairas en banlieue verte... Et puis ne t'inquiète pas pour moi, où que tu ailles, je suis toujours là.


Ménolie et Obamo s'installèrent dans une petit village dont on taira le nom afin de préserver leur tranquillité, en bordure de forêt, loin du bruit et de l'agitation parisienne. A sa grande surprise, Victor se prit à aimer voler au-dessus des chênes, hêtres, pins et châtaigniers, à la nuit tombée. Il fut émerveillé par la diversité de la faune en ces lieux. Se remémorant les écureuils parisiens, il se prit à sourire de son étroitesse d'esprit en regardant la course échevelée de tout jeunes écureuils d'arbre en arbre. C'était vivant et beau, tout comme restait vivant et beau l'amour de Ménolie et Obamo.

Quelques année passèrent ainsi, calmes et douces, sans qu'il y prit garde. Chaque soir, il s'accrochait quelques instants à une haute branche pour parler à la lune. Il n'avait rien de précis à lui raconter mais ils aimaient tout deux ce moment de partage, quasi silencieux. Puis, quand il en avait envie, il intégrait à nouveau le corps d'Obamo, moins ferme qu'avant, moins réactif, mais toujours ardent. Les amants souriaient toujours de la drôle de couleur que prenaient alors ses attributs, sans plus de commentaires.

Une nuit pourtant, monta en lui une nostalgie des lumières de Paris. Il lui sembla que là-bas, la lune avait des reflets magiques qui lui manquaient, tout comme lui manquaient Marinette -Notre Dame-, ses gargouilles, les dames de la rue Saint Denis, et même la rue Cujas. Le couple dormait après une belle nuit d'amour au cours de laquelle Victor goûta une dernière fois les plaisirs de la chair dans la mâle enveloppe d'un Obamo très inventif ce soir-là. Il ne se demanda pas longtemps si son absence tarirait le désir au tendre de Ménolie. Il savait que ces deux-là s'aimaient, et il était fier d'avoir contribué à la naissance de leur amour.

Alors qu'il s'élançait pour le long vol vers Paris, Ménolie se redressa sur le lit, suivie par Obamo. Elle posa un doigt sur ses lèvres afin qu'il ne fasse pas de bruit. Puis, lorsque Victor se fut éloigné, elle lui demanda :

  • - Tu penses qu'il est parti pour toujours ?

  • Je crois bien, ma chérie. Il est resté très longtemps... avec nous.

  • Dommage ! Je m'y était habituée.

  • Tu penses que ce sera moins bien ?... Attends voir, ma drôlesse !Je vais te montrer tout de suite le contraire, s'exclama-t-il en s'amusant à la culbuter sur le lit.

  • Ha ha ! Non, je sais que ça ne changeait que la couleur... Crois tu qu'il savait que nous n'avions pas besoin de lui ?

  • Non, je suis sûr qu'il ne savait pas que même sans lui, nous nous serions aimés. Il faut lui laisser ce bonheur. Il ne sait pas non plus combien il nous a été précieux dans notre art, ajouta-t-il en balayant du regard la chambre où de nombreux clichés représentant Victor sur fond de lune ornaient les murs, le disputant aux tableaux qui offraient une vision différente des mêmes éléments.


Victor ne savait rien de tout ça. Sans doute la lune savait-elle mais elle ne lui en dit rien. Après une ultime ronde au-dessus de Paris, il comprit que les lieux et les êtres qu'il avait tant aimé frôler avaient tellement changé qu'il ne s'y sentait plus aussi bien. Il était las.

Allongé sur son ancienne couche dont le duvet avait depuis longtemps été balayé par les vents, il regardait la lune, silencieux. Il n'avait plus rien à dire, rien à raconter. Son temps ici tirait à sa fin. Alors il sut. Debout sur une des arêtes du dôme, il ouvrit ses ailes pour son plus beau vol vers sa Schizolune.

- Tu en as mis du temps pour oser m'aimer, mon Vit d'or, murmura la lune avant d'accueillir en son sein le dernier Prince de l'amour.


F I N

Par Lita.s
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Samedi 18 octobre 2008

Mon amie Née bulleuse (sur Myspace) a proposé un petit jeu : choisir parmi plusieurs photos qu'elle nous a proposées puis écrire des textes à partir des photos. J'ai choisi celle-ci...








Elle avait insisté.

A sa façon bien sûr, l’air de rien, par petites touches légères et denses. Il n’avait pas répondu. Le silence avait plané longtemps, étendant sa toile sur les lieux, sur le temps. Ils avaient l’habitude du silence.

Elle avait déployé ses longs cheveux sur le visage de son amant en une caresse ténue, subtile qui avait ensuite vagabondé dans le creux de son cou, s’y était enroulée avant de venir effleurer sa poitrine. Il avait poussé un profond soupir, aussi profond qu’un trou noir qui aurait aspiré tous les mondes alentour. D’un baiser, elle avait fait revenir son souffle avant que ne bascule tout leur univers.

Longtemps encore, il s’était tu.

Patience, sapience !

Elle s’était éloignée de lui, s’était baignée dans l’onde et puis…

Telle une fleur nacrée aux reflets d’orient, telle un fruit d’Eden au jus prêt à s’épandre, elle s’était avancée, jetant sur son passage des éclats où se miraient la blancheur de sa chair, la rousseur et le sombre de ses entrelacs. Ses pieds d’albâtre foulaient à peine la terre brune, y faisaient naître des écrins de beauté où se reflétaient les splendeurs du monde. Elle s’avançait vers lui en tenant à pleines mains ses seins lourds de désir. Un sourire malicieux ourlait ses lèvres que sa langue caressait d’une pointe humide. Une langue qui se faisait tour à tour glaive ou chair ronde et qui appelait son sceptre, ô délice ! Ses yeux riaient de ce qu’éveillait chez lui son art.

Tapie tout autour, la vie semblait attendre, suspendue aux déhanchements divins qui la rapprochaient de son amant. En tous lieux, le parfum de son désir avait été perçu. Un parfum capiteux et troublant qui avait mis la fièvre dans les sangs et fait surgir les pierres.

Un chant séraphique et sensuel s’échappa de sa bouche et vint tourner autour des cheveux des anges qui en perdirent le nord. Jusqu’aux entrailles de la terre, s’insinuèrent la vibration de l’air et la fragrance sulfureuse. La noirceur rougeoyante exhala soudain un geyser orgiaque qui vint nimber son désir de pépites d’or.

Il faisait mine de dormir, poussant le jeu jusqu’à émettre un profond ronflement qui secoua le firmament. Elle rit et des cascades de grelots dévalèrent les rochers, grossirent en ruisseaux, en rivières…

« S’il te plait… » murmura-t-elle. « Si elle te plait »… « Ciel te plait »… tout en lovant son corps brûlant contre la chair de son amant. « S’il te plait… » Susurrait-elle en faisant courir ses doigts, sa langue sur la peau de son héros, dénichant les lieux, les creux et éminences où frémit la vie.

Alors il céda. Tous deux savaient qu’il en serait ainsi, et qu’au jeu de son désir femelle, il ne pouvait résister. Cette fois encore, il fermerait les yeux, tournerait la tête tandis que…

Il soupira. Sa déesse avait encore gagné. Mais était-ce vraiment lui être infidèle ? Cette fois encore, il la regarda se tourner vers l’en-deçà, vers ce monde qui méritait si peu qu’elle s’offrit à lui. Quel plaisir pouvait-elle trouver là ?

Mais elle était ainsi, fantasque et indomptable. Elle allait s’offrir aux sens de piètres fourmis dont la semence infime ne méritait pas qu’elle y jetât un cil.

Comment aurait-il pu imaginer la jouissance extrême, la communion ultime, le nirvanâ suprême que sa démesure ne pouvait offrir à son amante. Il lui tourna le dos et il s’endormit, repu de la jouissance qu’elle lui avait donnée.

Enjambant le monde, elle se fit nuages pour sentir la caresse des hommes, leurs cœurs battant à la voir ainsi offerte. Tous les être en fièvre se mirent à se toucher, à danser, à chanter… Ô sublime sabbat où les corps en liesse s’unirent, communièrent et partagèrent leurs semences ! Les chants de plaisir et d’amour s’élevèrent vers les cieux, pénétrèrent son sexe floconneux et firent vibrer tout son être en une pluie bienheureuse.

L’orgasme ne fut pas planétaire cette fois-là, mais de ses amours avec les fragiles humains, naquirent de nouveaux espoirs que les jours à venir seraient à nouveau baignés de divin.

Par Lita.s
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Mercredi 21 mai 2008

                                                                           psymage.Lita.S

                                              

 

 

 

 

 

Vais-je lui dire ? Des mots, des mots… Il en a tant, lui ! Ses mots à lui, sa voix… Je n’entends plus que ça, le jour, la nuit. La nuit surtout, quand les bruits se sont tus et qu’il ne reste que ça. Sa voix résonne en moi, je suis son orgue de barbarie, celle qui m’habite tant mon désir est furie.

 

Vais-je lui dire ? Elle est si jeune, si belle ! Je ne connais pas le son de sa voix. Je l’imagine douce et rauque à la fois, de ces voix qui implosent quand les femmes osent leur jouissance. De ces voix qui me font perdre la tête. Pour elle, je perdrais mes mots, ma pensée s’enfuit, se dévide vers elle, capturée par ses yeux qui ne quittent pas ma bouche. Ses yeux font l’amour à mes lèvres, les caressent, pénètrent mon âme, la retournent comme un gant et me laissent pantelant. Alors ma voix s’amenuise, et je sens sur ma bouche, les regards qui s’interrogent. Ses yeux à elle perçoivent mon émoi, du moins je le crois. Elle fronce un peu les sourcils, et je me ressaisis, je reprends mon chemin… «  Nous voyons donc que dans la « Gradiva », Freud… »

 

Je l’ai troublé, j’en suis sûre, je le sais. Sa voix s’est abîmée, noyée un instant dans le clair de mes yeux. J’ai eu peur. Peur qu’autour de nous, les autres aient perçu son trouble, qu’ils aient vu mon émoi. Sa voix a flanché, j’ai cru défaillir.

 

Je l’ai troublée, c’est sûr. La sentir si proche, si forte, si vulnérable… J’ai envie de la prendre, la serrer contre moi. Dans l’ouverture de son T-shirt, ses seins menus et libres me donnent envie d’y mordre. Je pressens la douceur de son ventre, le velouté de sa peau… Contrairement à l’habitude, je ne me tiens pas debout au bord de l’estrade, mais sagement derrière le bureau qui cache l’encombrante preuve de mon émoi.

 

Ce qui me trouble comme ça ? Oui, j’ose le dire, ce mec me fait bander. Sa voix me hérisse le poil, laboure mes reins, me pénètre… J’ai honte. Personne ne m’a jamais fait cet effet-là. Putain ! D’abord, c’est un mec, il est vieux. Il pourrait presque être mon père. Et je suis là, scotché par sa belle gueule, les cheveux blancs qui auréolent sa tête de pop star… Et sa voix, sa voix !

 

Je rêve d’un rendez-vous avec elle. C’est à peine si elle cille de temps à autre. Captée, quasi hypnotisée, elle ne décroche pas de mes lèvres et ne baisse pas les yeux pour prendre des notes, comme le font les autres. Je suppose qu’elle m’enregistre.

 

Je rêve de lui, le jour, la nuit. Je l’ai enregistré sur mon MP3, et je me le passe en boucle. Je m’habille de ses tonalités, je me parfume de ses inflexions, ses soupirs me caressent, sa respiration me fouille, son souffle m’échauffe... Je monte le son, et… Je jouis de ses vibrations qui m’électrisent, écrasent mon oreiller et froissent mes draps. "L’homme aux loups", l’hystérie de "Dora"… Ah, sa voix ! L’orgasme est dévastateur. Je hurle ma jouissance tandis qu’à mes oreilles, sa voix monte et tonne…

 

Elle s’appelle Sacha. J’ai appris qu’elle est sourde. Ma voix, elle s’en fout. Son attention exquise était dictée par la nécessité de lire sur mes lèvres. C’est aussi pour cela qu’elle assistait plusieurs fois aux mêmes cours. Ce que j’avais pris pour de l’adoration n’était qu’une studieuse attention.

Mon regard erre sur le premier rang, le deuxième, le troisième, plus loin vers les derniers gradins. Combien sont-ils à me dévorer des yeux et des oreilles ? Je sais, ma voix a ce pouvoir. Filles et garçons, jeunes ou moins jeunes… Combien sont-ils à se tripoter en m’écoutant ? Parfois, presque sous mon nez. Je les imagine chez eux, la petite blonde à lunettes, là au troisième rang, la quadra du premier rang, le jeune punk de la rangée de côté… Tous les ans, c’est la même chose. Dans les amphithéâtres ou dans les salles de cours, ma voix les happe, leur retourne les sens, leur met le feu aux neurones et au cul. Parfois, je m’autorise un petit écart, une aventure rapide avec une brunette potelée, une blonde diaphane, une sculpturale noire. Elles forment alors une sorte de clan des ex-élues. Des garçons ? Jamais, par manque d’envie.  Et puis vite, je les oublie.

Mais depuis quelques semaines, il y avait cette fragile orchidée dont les yeux semblaient faire l’amour à mes lèvres. La seule que ma voix ne pouvait séduire. Elle est partie.

Jamais je ne pourrai lui dire ce qu'elle a gravé en moi.

 

 

                                                        FIN

Par Lita.s
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Lundi 5 mai 2008

J'étais en Normandie ce week-end... Cela explique peut-être le thème de cette petite nouvelle née en chemin.

                                                                                                 psymage.Lita.s
 

 

La pomme  était parfaite. Rouge carmin, comme celle de Blanche Neige. Il n’avait pas idée de sa variété. Les noms des pommes, leurs origines, leur AOC, il s’en fichait. C’était un esthète et seule lui importait la beauté des fruits et autres sujets qu’il décidait de peindre. Il aimait aussi la plasticité de leurs imperfections ou de leur état de décomposition.

C’était un fruit parfait… Trop peut-être. Il l’avait posée sur une assiette noire, et l’éclairage particulier de cette fin d’après-midi donnait à la pomme des rougeoiements d’enfer. Cela aurait dû être suffisant.

« Trop parfaite peut-être Trop neutre, trop convenu » murmura-t-il.

Il la saisit et croqua à pleines dents dans la chair délicieuse, sentant la peau céder sous la morsure, le jus exploser à son palais et à ses papilles.

«  Mmm ! Je ne connais pas ton nom, jolie pomme, mais tu es bien bonne… pas mal du tout. »

Il jaugea les proportions de la chair blanche que ses dents avaient fait apparaître, pensa qu’il avait une grande bouche et que la morsure était harmonieuse. Le rouge luisant de la peau tranchait merveilleusement avec la blancheur de la chair. Là, il y était.

Il disposa la pomme ainsi croquée sur l’assiette, la tourna un peu afin que la limite peau-chair reçoive les rayons du soleil faiblissant, recula de quelques pas pour juger de l’effet, et enfin, il posa son céans sur le tabouret. Il devait faire vite s’il voulait capter les derniers feux du jour. Heureusement, depuis quelques temps, il s’était décidé pour l’acrylique, après l’avoir boudée pendant des années. Sur sa palette, les couleurs commencèrent à chanter tandis qu’il gravait dans sa mémoire les nuances qui, dans quelques instants, allaient s’évanouir. Alors il commença, d’un pinceau sûr. Pour lui, peindre à l’acrylique était un acte sauvage, très loin de la tempérance qui était la sienne avec les couleurs à l’huile. L’acrylique, c’était une véritable découverte, non de la technique, mais de la part de lui-même qui s’accordait tout particulièrement avec cette matière dont il avait longtemps auguré la sécheresse, et dont il s’était surpris à aimer la vivacité et la souplesse.

En un temps record, la pomme apparut sur la toile, comme la première d’un Eden. La morsure qu’elle portait la rendait magique ; une offrande à la vie en une plénitude mortellement marquée par la trace de sa bouche. Une morsure qui montrait la fin du fruit, une suprême beauté avant le pourrissement et les vers. Il était heureux de l’avoir ainsi immortalisée, d’avoir emprisonné sur la toile, la rousseur du jour qui finissait en accrochant la rondeur éclatante du fruit, et son plaisir gourmand.

Il avait terminé. Satisfait du résultat, il posa sa palette sans la débarrasser des teintes qui la coloraient. Il aimait ces traces de son travail qui s’ajoutaient, se tutoyaient, se recouvraient… Puis il lava soigneusement ses pinceaux et s’étira en baillant.

Le soir était venu. Sur le trépied, la pomme semblait bien seule. N’étant plus caressée par les rayons du soleil, on aurait dit qu’elle avait perdu tout attrait. Il l’attrapa d’une main et alla s’accouder à la fenêtre pour profiter encore un peu de la douceur de cette fin d’été. Les toits des maisons avaient l’air d’avoir cuit durant la journée. Pas de bruits, l’heure exquise.

Il porta la pomme à sa bouche et croqua à nouveau dans ce fruit qui lui avait déjà tant donné. A peine avait-il croqué qu’il fronça les sourcils au-dessus de ses yeux étonnés. Il mâcha tout d’abord avec lenteur et application. Un frisson parcourut sa nuque. Il croqua derechef, une bouchée, une autre, n’en croyant pas ses papilles. Pour un peu, il aurait aussi croqué ses doigts dégoulinants de jus.

Un peu hébété, il cessa de lécher ses doigts, baissa les yeux vers ses mains, puis regarda autour de lui, derrière… semblant s’assurer que personne ne l’avait vu, comme s’il venait de commettre un acte délictueux. Il secoua la tête, s’ébroua et tenta de rassembler ses pensées. Que s’était-il passé ? D’où venait ce goût incomparable, cette sensation de plaisir intense, orgasmique ? Cette pomme, il l’avait goûtée quelques heures auparavant. Il n’en connaissait pas la variété mais il en avait déjà achetées de semblables chez l’arabe de la rue voisine ou au supermarché. D’ailleurs, il devait en avoir d’autres dans son réfrigérateur…

Il venait de sortir une autre pomme du bac à fruits. Elle était froide dans sa main. Il la regarda longuement, la soupesa, la fit passer d’une main dans l’autre…

« Trop froide ! Je vais attendre un peu » dit-il en continuant à regarder la pomme d’un air soupçonneux. Cependant, l’envie qu’il avait de sentir à nouveau cette jouissance exquise… Il posa la pomme à la place de la précédente, sur l’assiette noire juchée sur le trépied, et alla prendre une douche.

Le fin martèlement de l’eau lui fit du bien. Il prolongea le moment, faisant varier la pression des jets, la température… Vaines tentatives pour essayer d’oublier la tentation du fruit rouge, en attente de lui, de ses yeux, de ses mains, de sa bouche, de sa langue… Brutalement, il tourna la manette sur « froid » afin de stopper l’afflux du sang dans ses terminaisons.

«  Je me mets à débloquer salement, moi ! Voilà que je bande pour une pomme maintenant ! Va falloir que je me fasse soigner ! Ou plutôt, faudrait que je trouve une gonzesse parce que là… »

Un peu calmé, il s’enveloppa de son peignoir, sécha ses cheveux rapidement avec une serviette et revint dans son salon-salle à manger-cuisine-bureau-atelier où il alluma le plafonnier et les veilleuses.

« Faudrait que je range, c’est sûr. Surtout si je veux ramener une nana ici. »

Sur la toile, les couleurs de la pomme appelèrent son regard. Vraiment, l’acrylique lui allait bien. Jouant des équilibres et déséquilibres, les proportions et les teintes magnifiaient ce simple fruit posé sur une assiette noire. Il contempla un moment son œuvre, y chercha les inévitables maladresses, les fautes infimes… Il recula un peu pour voir autrement et là, à côté de sa toile, ses yeux furent captés à nouveau par le fruit très rouge qui semblait le narguer sur le trépied. Il fallait qu’il sache.

Il avançait lentement, les mains tendues, malgré lui, vers la rotondité tentatrice. Elle n’était plus froide, juste un peu fraiche et bonne à croquer. Il posa ses lèvres ouvertes sur la peau brillante et lisse, la caressa de sa langue, la titilla encore un peu et puis…

Il y planta ses dents, arracha un morceau et se mit à mâcher, en attente de l’extase.

Rien. La pomme était bonne, oui, mais elle n’avait rien d’extraordinaire. Têtu, il croqua, croqua, s’énerva jusqu’au trognon. Rien n’y fit. Le miracle ne se reproduisit pas. Il ne comprenait pas. Rien ne pouvait expliquer cette différence de saveurs. Mais rien de logique ne pouvait expliquer l’extase qui s’était emparée de lui lorsqu’il avait goûté, dévoré la première pomme.

Tout cela l’avait épuisé. Déçu, il se servit un grand verre de rhum. Un trop grand verre, sachant d’avance la barre qui scierait son front le lendemain. Il se déchirait la gueule avec méthode, le plus souvent au rhum ; des années de galère et de solitude lui avaient appris l’art de la déchéance.

Il s’endormit sur son canapé.

Vers cinq heures du matin, un éclair de lucidité le réveilla. Il venait de comprendre. Ou du moins il pensa avoir compris ce qui avait pu se passer. Il fallait qu’il sache. Quelque peu hagard, il se leva. Son peignoir avait glissé pendant son sommeil et il était nu. Quelle importance ! Dans le plus simple ornement, il sortit une nouvelle pomme du réfrigérateur, la disposa sur l’assiette noire et s’installa sur le tabouret. Le soleil apparaissait au ras des maisons. Par chance, son petit logis sous les toits profitait d’une triple exposition. Il se leva pour positionner le trépied et son tabouret de façon à ce que les rayons du matin puissent apporter leur touche de lumière au tableau. Il sortit ses pinceaux et s’apprêta pour son ouvrage. Cette fois, la pomme n’était pas parfaitement rouge. Il se demanda si cela jouerait sur le résultat. Sur le point d’appliquer la première touche de couleur sur la toile, il se rendit soudain compte qu’il avait oublié quelque chose.

La pomme était froide, mais sa saveur douce et acidulée était plaisante.  La morsure n’était pas très belle mais peu importait. Il positionna à nouveau la pomme croquée sur l’assiette et commença pour de bon le tableau.

Ses gestes étaient frénétiques. Il travailla encore plus rapidement que la première fois, peu soucieux de l’image finale. Malgré lui, l’harmonie de ses gestes fit danser ses pinceaux de telle manière que le tableau fut beau.

Comme après un combat, il se laissa enfin aller, tout son corps se détendit. Il jeta à peine un œil à son œuvre, et n’y vit pas la force des couleurs, les troublants contrastes que sa main avait orchestrés. Il avança vers la pomme, un pinceau entre ses doigts. Le fruit était à sa portée mais il n’osait pas. Il avait peur de ce qui allait se passer. Peur surtout qu’il ne se passe rien.

La pomme luisait sous la caresse d’un rayon complaisant. Ses nuances étaient subtilement révélées par le soleil naissant. La blancheur de sa morsure portait des traces rosâtres, signes de la nécessité d’un rendez-vous chez sa délicieuse dentiste à la voix enchanteresse et aux doigts légers. Un bref instant, il laissa dériver sa pensée vers les yeux noirs de la dentiste, ses petites fesses moulées dans le pantalon blanc, ses mains qui transformaient la douleur en promesses de délices, pour peu qu’il se laissât aller à imaginer d’autres lieux, des instants d’intimité… Ca, c’était une gonzesse qui lui plairait bien. Et si jamais elle était libre…

Il était debout, nu devant sa fenêtre, exposé à la vue de la voisine quinquagénaire qui devait se rincer l’œil. Dans sa main, la pomme attendait. La morsure blanche et rosée faisait comme une béance dont l’indécence l’appelait.

Lentement, il la porta à sa bouche. Lentement, il y posa ses lèvres, approcha ses dents, n’osant encore la croquer. N’osant encore imaginer que se renouvelât le moment magique de l’orgasme frugal.

Et puis…

A l’affut de sensations, il pensait ne pas pouvoir être surpris. Comment expliquer ? Imaginez un plaisir décuplé par ce que l’on sait déjà de lui, et qui se répète au centuple, vous bouleverse, vous arrache au présent, vous transporte en un lieu improbable où tout est jouissance. L’attente du plaisir, l’évidence de son imminence fait le lit d’une débauche sensuelle incomparable. Et là !... A peine avait-il croqué qu’il sentait à nouveau le déferlement d’un tsunami orgiaque qui, de bouchée en morsure, peau percée, jus qui éclate, tourna autour de la langue, tapissa son palais, l’inonda de bonheur… Avant d’en avoir terminé, il s’évanouit et laisse échapper sur le parquet, le trognon exténué.

C’était ça le secret. Savoir le comment, le pourquoi ?... Il fit plusieurs tentatives. Il y avait toujours un avant, et un après. L’avant, c’était tant qu’il n’avait pas capté le réel, tant qu’il ne l’avait pas magnifié par ses coups de pinceau. Etait-ce dû à l’acrylique, à un moment d’éternité qui transformait tout ce qu’il capturait sur sa toile en merveille dans le réel ? La lumière n’y faisait rien. Il avait bien pensé un moment que cela dépendait de la façon dont le soleil touchait les fruits qu’il peignait. Il essaya avec des objets mais rien ne se passa. Seul le vivant réagissait. Il tenta aussi de ne partir de rien, et de peindre les fruits ou personnages nés de son imaginaire. Cela ne donnait rien. Par contre, il put reproduire des moments de plaisir homérique avec divers fruits, des crustacés,  de la viande de boeuf dont le souvenir lui laissa le rouge aux joues, tant cette chair déclencha chez lui une sauvagerie orgiaque. A peine si, sur le moment, il avait pris conscience de ses mains crochant dans la viande crue, ses dents arrachant des morceaux sanguinolents… Il avait un peu honte en y repensant, mais il n’avait jamais rien connu de comparable.

Une idée germa dans son esprit.

Il n’avait pas osé demander à la dentiste, mais il comprit assez vite qu’elle n’était pas libre. Dommage car c’était un joli petit lot. Alors il invita Candice, la libraire qui en pinçait pour lui depuis pas mal de temps. Elle aurait pu avoir du charme. Elle était intelligente, sensible… mais elle était moche. Pas vraiment laide, mais moche, sans intérêt, du genre souris grise, de celles que même les chats laissent de côté.

« Ca vous dirait de poser pour moi ? 

-Moi, vraiment ? La rougeur à ses joues la rendait presque intéressante.

- Oui oui, ça me ferait plaisir.

- Oh mais bien sûr, quand vous voulez.

Le soir même, elle était venue. Elle avait à peine cillé quand il lui avait demandé de se déshabiller. Le corps était à l’image du visage. Pas laid mais n’éveillant rien : de petits seins, peu de taille, des hanches menues, les cuisses maigres…

Il sourit en commençant à dessiner ses contours sur la toile. Il savait que le portrait ne serait pas très ressemblant ; il partait de la réalité mais il la transformait en rêve. Et peu importait s’il était le seul à la voir ainsi. Très sage et attentive à garder la pose, Candice était un modèle parfait. Le regard du peintre allait de la jeune femme à la toile, de la toile au modèle… Il ne fut même pas étonné. Il avait prévu ce qui allait se passer. L’incroyable ne le surprenait plus : sous ses yeux, la jeune femme se transformait. Ses yeux pétillaient, l’ovale de son visage devenait troublant, sa bouche appelait le baiser… Sur la toile et dans sa chair, le miracle se produisait, ses seins s’arrondissaient, et prenaient un moelleux tout à fait adorable, sa taille se creusait, son ventre attirait la caresse, ses hanches, son pubis… Il en transpirait. Il parvint à terminer le tableau et puis…

En modèle, appliqué, elle n’avait encore rien vu, sauf les yeux du peintre. Des yeux qui l’appelaient, la mangeaient, la désiraient… Les premiers qui l’aient jamais vraiment regardée. Magnifiée par l’art du peintre, Candice était devenue une créature de rêve, celle que l’artiste n’avait jamais osé espérer. L’union de leurs corps fut un sabbat, une saturnale qu’ils n’eurent de cesse de renouveler, encore et encore.  

 

FIN

Par Lita.s
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Samedi 19 avril 2008

Allez , comme vous en redemandez... Encore un doigt de Céleste. L'écriture se passe bien (33 pages à ce jour), c'est vivifiant :-) 



                                                     
3

 

 

 

 

 

-                               -   Brrr ! je dois vraiment couver quelque chose.

Ma voix ne trouve aucun écho dans le couloir qui mène à la chambre froide. Je suis descendue en jogging par l’escalier qui relie ma petite entreprise au vaste appartement que maman et moi occupons. Aucun risque de rencontrer quiconque. Certaines maisons concurrentes embauchent des gardiens mais moi, je n’imagine pas des voleurs d’urnes ou de cercueils s’introduisant par effraction dans mon dépôt. Quant aux clients refroidis…

Les veilleuses émettent un faible halo qui habille les cadres aux scènes volontairement apaisantes d’un halo de mystère. Je suis soudain pressée de me mettre à l’ouvrage. D’excitation, je fais tomber mon trousseau de clés et je tâtonne un moment pour les retrouver sur la moquette sombre. Je tourne la clé dans la serrure… Enfin, je vais le revoir !

La salle de préparation des corps est plongée dans le noir. C’est à peine si je devine la table en porcelaine qui se trouve au centre. Cattell et Noémie ont bien fait leur travail, comme d’habitude. Il ne reste pas une trace des produits et salissures qui se sont écoulées dans les rigoles situées tout autour de la  table, et qui permettent l’évacuation des divers liquides. Ca sent toujours le désinfectant car cette pièce est nettoyée tous les jours, du sol au plafond afin de faire disparaître toute bactérie en provenance de nos clients. Je tourne l’interrupteur sans le chercher tant je suis habituée aux moindres recoins de mon royaume. Sur un chariot à roulettes, la forme recouverte d’une toile blanche m’attend.

Avant toute chose, je revêts mon équipement de protection : gants, masque, tablier… Puis je me penche légèrement pour saisir le drap qui le recouvre.  Je le retrouve enfin. La mort a été brutale et violente : boite crânienne défoncée, œil à demi arraché, balafres au cutter… Je ne sais pas ce qui s’est passé, je ne peux que deviner, imaginer.

Qui sont ces gens livrés à mes mains expertes. Quelles ont été leurs vies, leurs amours, leurs souffrances, leurs parcours ? Tandis que mes mains et mes yeux explorent leurs corps et les interrogent, je me familiarise avec leurs vies enfuies. Ca raconte très bien, un corps. Il suffit de savoir décrypter… si je puis dire. Bien sûr, il y a l’âge et le sexe, mais dépouillés de leurs atours, il faut une certaine habitude pour pouvoir repérer les détails qui diront la place qu’occupait le mort dans la société. Par chance, mon père m’a très bien formée à ce type d’investigation, parfaitement inutile à notre art, mais ô combien divertissante.

-                                -  Céleste, tu vois, là… Regarde bien ses doigts. Quel  pouvait être le métier de celui-ci ?

-                                 -  Euh… je sais pas… boulanger ?

-                                -  Pourquoi dis-tu ça ? Juste parce qu’il a de la poussière blanche sur les doigts ? Non, regarde mieux Petit Ciel…

« Petit Ciel »… J’avais presque oublié. Ô papa, comme tu me manques à moi aussi !  J’adorais ces « leçons de chose », histoires de la mort où tu racontais si bien la vie.

 

          Le problème avec les morts, c’est leur manque de souplesse. En moins de six heures, la plus déliée des contorsionnistes vous a des airs de barre à mine. La raideur cadavérique atteint tout d’abord la nuque et la mâchoire. Qui n’a jamais essayé de fermer le bec d’un mort récalcitrant qui encore tout un tas de trucs à exprimer et montre les dents ou les gencives ne sait pas la difficulté qu’il pourrait rencontrer. Et croyez moi, ça n’a rien à voir avec la rectitude du vivant qu’il était ou la démarche porte manteau de certains. Tout le monde y passe. Ceux qui arrivent chez moi ont déjà un peu bourlingué, ont connu des congélos, et sont le plus souvent déjà raides avant de passer entre les mains expertes de mes assistantes. Celui-ci, après l’avoir lavé et bichonné, Noémie et Catell lui ont administré le « traitement spécial », signalé par la pastille rouge sur le carton d’identification. A ceux de Verneux elles injectent le fluide artériel ordinaire, essentiellement composé de formaldéhyde (autrement dit du formol). Ceux-là seront enterrés ou incinérés « en l’état ». Les pastilles rouges sont à moi. Ils ont droit au mélange spécial qu’a inventé mon génial père, et dont la formule sera toujours jalousement gardée dans ma famille. Ce fluide permet de rendre à mes morts une certaine souplesse. Injecté dans les parties choisies, il redonne une relative flaccidité à la zone traitée. Travailler les chairs dans ces conditions est nettement plus aisé.

 

Depuis quelques années, les adeptes du rasage de bignolles font école. Honnêtement, ça me facilite la tâche. Imaginez la tête que feraient Noémie et Catell si je leur demandais de raser ces zones là chez nos macchabées ! Celui-ci n’échappe pas à la nouvelle mode. Autant la tête en charpie de mon nouvel ami évoque un monde de violence imbécile, autant son bas-ventre attire la caresse. Le sexe n’est pas très gros mais… très beau. Comble de la délicatesse, au moment de la mort, il s’est dressé comme pour dire qu’il n’était pas d’accord, qu’il voulait encore un peu montrer toute sa vigueur en une dernière bandaison. Et les choses sont restées en l’état. Autre particularité, il est presque noir. Mystères de la pigmentation dus à la fée mélanine, cet homme à la face blanche a la bite noire et le gland rose. Quant aux jumelles imberbes, elles sont métisses. Ah, les mélanges, où ça va se loger parfois ! Un tel assortiment m’a fait frémir tantôt, et fait perlé mon front.

Des zigounes, braquemards, zizis, gourdins… ça fait des années que j’en vois. Même lorsque j’étais enfant, il ne m’était pas interdit de voir les corps morts en entier. Mon père ne m’y avait pas invitée mais un jour où je le cherchais, je l’ai trouvé en train d’examiner un très jeune homme qui avait succombé à un flash de trop à l’héroïne. Il n’a pas tiqué lorsqu’il m’a vu poser les yeux sur les parties intimes du mort. Très pudiques, mes parents ne se sont jamais montrés nus devant moi, et nos sujets de conversation n’allaient pas vers la chair. J’avais sept ans, les questions foisonnaient dans ma petite tête.

-                                -  C’est la première fois que tu vois ça, n’est-ce pas ? Ce n’est pas grand-chose mais c’est ce qui crée la vie… Et il m’a expliqué, sujets masculins et féminins à l’appui. Ses mots étaient justes, comme toujours. A la maison, il a cherché un livre qui expliquait ce qu’il ne m’avait pas dit. Je me souviens, maman a souri en nous voyant penchés sur l’ouvrage. Elle n’a rien dit. A sept ans, j’en savais plus sur la fonction reproductrice que la plupart des adultes.

Un autre soir, je ne l’ai pas trouvé dans le laboratoire. La pièce était vide, mais curieusement, une porte inconnue était entrouverte dans le mur du fond. Jamais je n’avais vu la moindre découpe, la moindre porte à cet endroit. Un couloir sombre faisait un coude avant de déboucher dans une sorte de laboratoire puissamment éclairé par des néons.

-                               -   Entre Céleste ! Inutile de te cacher, je t’ai entendue arriver. La nuit, le moindre pas devient sonore, surtout ici.

Intimidée par l’endroit, je me suis approchée de lui sans rien dire. Les murs en pierres grises semblaient avoir trois mille ans. Des toiles d’araignées s’amoncelaient dans les coins sur des caisses qui avaient l’air d’avoir fait le tour du monde. L’un des murs était occupé par une grande étagère en bois où des ouvrages visiblement très anciens étaient alignés. Sur l’autre mur une bibliothèque métallique supportait de gros classeurs verts, soigneusement numérotés. Il y avait de drôles de tuyaux partout, des fioles, une sorte de réchaud, des tables d’examen, une armoire ouverte sur une panoplie de blouses blanches plus ou moins usées… et de la fumée. C’est ça qui m’avait le plus impressionnée. Au centre de la pièce, je voyais les talons, le bas de la blouse et les bras de mon père… Le reste était caché par un épais nuage blanc. Dans l’air silencieux, on aurait dit une apparition fantomatique d’où sortait sa voix de baryton.

-                               - Un drôle d’endroit, pas vrai ? N’aie pas peur ! Je ne vais pas me fâcher. Je pensais bien qu’un jour tu viendrais ici, dans la crypte secrète… Juste un instant, je termine ma préparation…

J’avais fait le tour du plan de travail central. Une véritable antiquité autant que je pouvais en juger, où les éviers rutilants détonnaient. Au milieu du nuage blanc qui s’estompait, mon père versait lentement une préparation couleur d’or dans une fiole. Le mince filet s’écoulait avec précision dans le goulet du récipient. Ses yeux fixaient intensément le trait d’or, ses mains ne tremblaient pas. J’aurais pu rester mille ans à le regarder comme ça. C’était magique.

En fait, il y avait bien une sorte de magie dans tout ça. Celle de notre famille. Celle des descendants des sorcières d’antan… remontant jusqu’aux druides comme me l’expliqua mon père ce soir-là.

-                                 - Vois-tu, mon Petit ciel, il fallait bien qu’un jour nous parlions de cela. Quand je ne serai plus là, et même peut-être avant, tout ce qui est ici, tout ce que je possède sera à toi. Il y a ici des secrets. Beaucoup de secrets.

Je buvais ses paroles. Imaginez, une fillette de huit ou dix ans plongée tout à coup dans l’antre de Merlin l’Enchanteur ! Il avait ôté ses gants de latex sous lesquels il portait encore une paire de gants noirs d’une extrême finesse. Tout en plaçant un bouchon de liège sur la fiole, il poursuivit :

-                                  -   … Malheureusement, je n’ai pas pu tirer partie de la plupart de ces secrets. Les livres, les grimoires font beaucoup mais… Attends, pousse-toi un peu que je pose ça ici… voilà ! Je disais donc que les livres, tout ça… Attention derrière toi…

J’avais failli faire tomber une minuscule fiole d’un beau noir brillant dont le bouchon taillé en diamant accrochait la lumière.

-                                 - Ca aurait été dommage si tu l’avais fait tomber, celui-là, fit-il en glissant l’objet dans la poche de sa blouse. C’est un petit mélange de parfums que j’ai préparé tout spécialement pour ta maman… Mais revenons aux livres. Je te disais donc que les livres nous apprennent beaucoup mais que rien ne vaut l’expérimentation…

Obsédée par le petit flacon noir, je ne l’écoutais pas. J’avais envie de lui demander de le sortir de sa poche, que je puisse le regarder. On aurait dit un bijou, une larme noire rehaussé de mille facettes, et dont j’aurais aimé respirer le parfum magique. J’avais envie que pour moi aussi, il concocte un parfum unique…

 Depuis ce soir-là, je l’ai souvent rejoint dans le laboratoire secret. Jusqu’au jour de sa mort, j’ai appris de lui tout ce qu’il avait à me transmettre. Le savoir-faire des thanatonautes, bien sûr, mais aussi l’art des parfums, des plantes médicinales et de la taxidermie, sa marotte secrète.

-Tu comprends, ta mère n’aime pas trop les animaux mais elle accepterait encore moins de voir des belettes, lapins ou souris empaillés chez nous.

Moi, j’aurais bien aimé avoir un vrai chien mais je savais que ce n’était pas possible. Alors je caressais les petits animaux immobiles que mon père et moi « immortalisions » à l’abri du monde. Et puis nous avions tant de jeux, tous les deux…

Ce qu’il m’a transmis de plus important, ce sont les fameux secrets qui se murmurent, de générations en générations, depuis le temps lointain où les druides faisaient le pluie et le beau temps. Ces fluides, potions et onctions qu’il a améliorés, et qui me permettent aujourd’hui d’insuffler un peu de magie dans mon œuvre.

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Par Lita.s
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Samedi 12 avril 2008
Allez... encore un petit morceau de cette nouvelle qui grossit, grossit... Et je m'amuse à la pensée que le lecteur ne sait pas où je l'entraîne.

                              psymage. lita.s



 


        Cela fait maintenant trois ans que je  préside au destin de ce funérarium, depuis la mort de mon père qui en avait lui-même hérité de son père. Je ne suis pas la première femme à diriger cette petite entreprise qui fut bien plus florissante jadis. Il y a eu mon arrière grand-tante Cerise, une femme à poigne qui a mal fini : on a retrouvé son amant Eugène en petits morceaux dans la chambre froide. La Maison Lucrèce en a pris un coup et il a fallu tout le talent de mon grand père et… l’argent de ma grand-mère pour que l’entreprise familiale se relève. Lorsque mon père, fils unique, en a hérité, la Maison Lucrèce était à nouveau l’endroit où l’on confiait le plus volontiers ses morts à Guérande. Pensez ! Seule la maison Lucrèce est installée dans le centre historique, Place Saint Anne, presque à l’emplacement de l’ancien cimetière médiéval qui n’existe plus. Depuis, d’autres maisons funéraires ont ouvert en périphérie, mais rien ne remplace le chic de nos corbillards sortant de la vieille ville par l’une de ses portes majestueuses.
        On n’imagine pas la concurrence qui règne dans ce secteur d’activité. Chacun est à l’affût de nouvelles proies, avec des indics dans les hôpitaux, auprès des médecins, traquant les annonces nécrologiques… J’ai dû embaucher deux commerciaux pour ne pas perdre pied. Ils se chargent de la prospection et de la vente des prestations et objets funéraires. Tristan Verneux pratique la plupart des soins de thanatopraxie, le reste de mon équipe technique est composée de Cattell et Noémie, chargées de la toilette des corps, de Gildas, mon maître du feu, préposé à la crémation et de deux chauffeurs. Ma spécialité, la « touche maison » que m’a légué mon père, c’est le maquillage et la restauration des corps avec, entre autres spécialités, la reconstitution d’éventuelles parties manquantes. Tout comme mon père, je fais merveille en redonnant aux morts un aspect que leur envieraient presque les vivants. Ils ont toujours l’air en meilleur état après leur passage entre mes mains que du temps de leurs dernières heures. Alors la famille me remercie d’en avoir pris un si grand soin, et aussi de leur permettre d’emporter dans leurs pensées, une « belle » image de celui ou de celle qui reposera bientôt dans le caveau familial, ou qui sera incinéré. Ces soins onéreux ne sont pas très demandés, et généralement, je ne suis pas débordée par mes fonctions de thanatopraticienne et de PDG de l’établissement. Surtout depuis que j’ai embauché un jeune directeur dont les dents accrochent la moquette pourpre des couloirs. Pas de risque d’être draguée, celui-là ne me regarde que lorsqu’il me soumet une nouvelle idée pour attirer le chaland. J’avoue qu’il est d’une inventivité remarquable. Toujours à la pointe de l’actualité, il m’a déjà proposé le relookage halloween, les promotions du genre « pour un cercueil acheté, remise sur le prochain » les cercueils en forme de banane, de guitare… Depuis peu, il m’a convertie au « cercueil vert », écolo. Ca fait un tabac. Avec lui, ma maison devrait tenir le coup encore un moment.



                                                                          ***********



-                    
Maman, je suis rentrée !

-                    

-                     Maman ? Où es-tu ?

Je la trouve endormie dans le petit salon. Ses lunettes lui ont échappé et gisent sur le tapis. La partition qu’elle tenait dans ses mains a glissé, et les feuillets couvrent ses pieds comme des feuilles d’automne. Dans la lumière diffuse du Galet véritable dont l’éclat rococo adoucit les ombres, l’ovale de son visage à peine ridé m’émeut, comme toujours. Elle a l’air d’une petite fille aux cheveux d’argent avec ses barrettes et le gros chouchou mauve qui retient ses mèches buissonnières. Alors que je me retire sur la pointe des pieds, je sais qu’elle va sentir ma présence et… ça ne loupe pas.

-                     Ah, tu es là… je ne dormais pas tu sais. Je réfléchissais.

J’éclate de rire.

-                     Tu es bien joyeuse ce soir. Tu as passé une bonne journée ?

-                     Excellente ! Et toi ? Tu as mangé ?

-                     Ce midi ou ce soir ?... Mais oui je mange. Pourquoi tu me demandes toujours ça ? Tu n’es pas ma mère quand même. Bien sûr que j’ai mangé : trois moineaux, deux cerises, un rayon de lune, une gigue de raton laveur et au dessert, le Mont blanc…

-                     Arrête Maman ! je parle sérieusement. Je parie que de toute la journée, tu n’as avalé qu’une pomme.

-                     Et un carré de chocolat ! ajoute-t-elle d’un air satisfait.

Je secoue la tête. Il est tard et ce n’est pas ce soir que je l’amènerai à quitter le  comportement anorexique qu’elle a peu à peu adopté depuis le décès de mon père. Et puis elle a sa psy pour ça.

-                     Tu as pu lire la partition ?

-                     Hon hon !

-                     C’est quoi ce « Hon hon » ? Qu’en penses tu?

-                     Je ne comprends pas très bien les accords que tu as inventés là. En tous cas, ce n’est sûrement pas jouable au violoncelle.

-                     Oui, je sais. Ce n’est pas écrit pour un violoncelle, ni pour un piano.

Oups ! LA fausse note. « Piano » fait partie des mots proscrits à la maison. Je sais qu’une larme est en train de couler sur sa joue : le piano, c’était l’instrument roi de mon père, et rien qu’au mot, elle ne peut empêcher les relents de tristesse dont elle est emplie de la submerger.

-                     Pardon Maman ! Allez, ne pleure pas. Tiens, on jouera au Uno ce soir, tu veux ?

Elle fait « oui » de la tête. Nous jouons souvent à divers jeux le soir et le Uno est l’un de ceux où elle triche le mieux.

Quand nous ne bataillons pas aux cartes ou aux échecs, nous jouons les musiques que je compose, des airs connus… On se fait même un petit « bœuf », les grands soirs. La musique est ma passion, le bain d’amour qui m’a nourrie entre les envolées jazzy de mon père au piano, et le violoncelle très classique de Maman. Et surtout, elle avait une voix !... J’aimerais bien qu’elle chante à nouveau. Il fut un temps où les scènes des grandes capitales l’accueillaient. C’était une Diva. Et puis la voix s’est tue en elle. Elle dit qu’elle ne chantera plus, que sa voix a le pouvoir de tuer… Oui, elle est un peu frappée, ma petite mère.

-                     Madame Orange va bien ?

-                     Oui, elle est en progrès.

Elle rit. J’adore la voir passer ainsi des larmes au rire. « Madame Orange », c’est comme ça que nous appelons Madame Drokopskaïa, la psychanalyste que ma mère voit trois fois par semaine. Maman n’arrivait pas à dire ce nom sans l’écorcher alors elle l’a nommée ainsi, à cause de la couleur dominante de son cabinet, à trois numéros de la Maison Lucrèce qui est aussi notre maison. Je connais ne pas Madame Orange mais je la bénis : depuis que ma mère fréquente son divan, elle ne mange pas plus, elle débloque toujours un peu mais elle a retrouvé un peu d’envie… de jouer, rire, vivre. Il faut voir comment elle s’apprête pour ses séances, ses seules sorties ! On croirait qu’elle se rend à des rendez-vous galants. D’abord, elle choisit ses bas. Selon la couleur du ciel, ils sont rosés, violacés, chamarrés, orangés, gris, bleus, noirs… Ensuite elle ouvre son armoire pour y choisir une jupe gitane, un tailleur d’un autre âge, un chemisier à froufrous. Petite, j’adorais m’y cacher, dans l’armoire, respirer son parfum (Coco de Chanel, toujours) mélangé à celui de sa peau, fragrance poivrée déposée sur ses foulards, ses cachemires, ses soies… Par jeu, elle me cherchait, sans se soucier du froissement des robes de scène qu’elle ne mettait jamais, ou alors seulement les grands soirs de représentation… Ou quand pour moi, leur unique spectatrice, mon père l’accompagnait au piano, comme à la scène. Un vrai bonheur. Outre le jeu de l’armoire, ce que j’aimais le plus, c’était le monde que je m’inventais entre les cercueils, les couronnes et les pierres tombales. Là, dans l’univers de mon père où maman ne mettait jamais les pieds, la vie prenait une autre dimension. Je crois bien que j’ai appris à lire sur les marbres et granits qui disaient tout le bien que les vivants pensaient de leurs morts : « A ma puce adorée », « La municipalité reconnaissante », « Repose en paix mon roudoudou »…

Dans la boutique, les fleurs sentaient bon et les objets funéraires, les urnes… tout contribuait à créer une ambiance dans laquelle mon imaginaire pouvait se lover. J’adorais le satin des capitons, les volants en dentelle, l’odeur du chêne, du noyer, de l’acajou ou des bois exotiques. Tous les cercueils exposés chez nous étaient somptueux. Le temps n’était pas encore à l’incinération et les clients de mon père ne lésinaient pas sur la qualité pour la dernière demeure de leurs défunts, ou pour la leur lorsqu’ils étaient prévoyants. J’ignorais qu’il en existait en sapin tout triste, et qu’il y avait des pauvres pour lesquels c’était déjà cher. Je vivais dans un monde irréel et mes contacts avec les vivants de l’extérieur étaient réduits au strict minimum. Nos balades, c’était le cimetière où mes parents se fichaient bien que l’on remarque nos jeux de cache-cache, et où mon père me montrait non sans fierté les morts habillés par lui. J’aimais aussi les promenades dans les rues de la vieille cité guérandaise dont j’ai fini par connaître la moindre venelle. Parfois, nous allions jusqu’au village de Saillé, et plus loin encore à travers les marais salants au soleil couchant. Douces heures… Mais rares étaient nos sorties. Je n’avais pas d’amis : être la fille d’un croque-mort, ça n’attire pas les amitiés, tout juste la curiosité. Et puis je n’avais besoin de personne. Mes jeux solitaires et mes parents me suffisaient.

 

-                     Tu vas encore travailler ce soir ?

-                     Oui oui…

-                     Tu en auras pour longtemps?

-                     Je ne sais pas. Parfois c’est long, tu sais.

-                     C’est très beau ce que tu fais.

-                     Tu es un amour, Maman.

-                     Bonne nuit, ma chérie.

-                     Tu n’as besoin de rien ?

Elle est debout dans le couloir. Ses pieds menus chaussés de babouches à aigrettes roses dépassent de son peignoir chinois où se perd son corps gracile. A elle seule, ma mère réconcilie les continents, les époques, les styles… Elle est une palette colorée à la tendre fragilité.
-                       Seulement de te savoir pas loin. Ne te couche pas trop tard.
-         Ok, ok !

          Je la regarde s’éloigner vers sa chambre. Il est temps que je m’y mette à présent. J’ai la grande chance d’être insomniaque, et j’aime les heures vides de bruit et de mouvement. Rien ne me plait tant que le monde des ombres, le silence habité par les âmes endormies. Dans le quartier où nous vivons, seuls les chats se promènent la nuit. Je regrette parfois que l’ancien cimetière ait disparu depuis des siècles. J’aurais adoré m’y promener à la pleine lune, au sortir de ma maison, y tutoyer les fantômes, y voir se découper les croix, stèles et monuments sur un ciel d’orage…

 

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Par Lita.s
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Dimanche 6 avril 2008


                                      psymage.Lita.S

            A sa naissance, personne ne s’est aperçu de rien. Un beau bébé comme ça, c’est un bonheur : potelé à souhait avec de petites fossettes pour ponctuer la rotondité de ses joues, l’exquise mollesse de sa chair… Elle a gratifié l’assistance de vagissements charmants avant que des mains gantées ne la déposent sur le ventre de sa mère…

            Sa mère, c’est moi, Charlène. Cela faisait si longtemps que je l’espérais, ce bébé miracle. Là, je m’étais juré que c’était la dernière. Je jetais l’éponge, le spéculum, mes follicules et mes ovaires au panier si ça ne marchait pas. Neuvième F.I.V sans que l’idée d’un acharnement thérapeutique ne m’ait effleuré le scalp. Bourrée d’hormones, j’ai passé des mois à me faire des piquouzes, à gonfler comme une truie, à espérer, espérer l’enfant… ou plutôt cette enfant. Oui, j’espérais une fille, et… je suis comblée.

            Je l’ai prénommée Belzeth, ne me demandez pas pourquoi. Aucune opposition à ce choix, je suis seule à décider. Belzeth n’aura pas de papa. Elle est le fruit de gamètes fiables qui ont rencontré mes follicules floconneux à souhait. Pas de père signifie économie de parlotes, de mégots dans mes plantes vertes, de jours de foot ou de rugby, de poils du cul autres que les miens sur le bord du bidet, de ralantes à propos de la cuisson des artichauts (moi je les aime croquants), seuls mes pets sous mes draps… Et j’en passe. Sans parler de la qualité des spermatozoïdes d’un éventuel compagnon. J’avais envie d’une enfant à gérer en solo.

            Autour de nous, le personnel hospitalier s’affaire. Le cordon a été soigneusement coupé, on nettoie la déchirure que ce beau bébé a occasionné à mon périnée. Des mains viennent de poser sur mon ventre un petit corps potelé qui déjà rampe vers mon sein. C’est un moment étrange où le fantasme se fait réalité, où enfin je vais faire connaissance avec un bout de moi, mon prolongement, mon autre moi. Un instant suspendu entre un avant où cette vie n’était pas, et ce maintenant où nos regards, nos souffles, nos peaux vont se rencontrer. Instant magique s’il en est après le stress, la violence de l’expulsion du cher ange.

            Cher ange ! Je ne sais pas à quoi je m’attendais. Rien dans l’air ne laissait prévoir cet instant étrange, ce secret uniquement partagé par ce tout petit être à peine né et moi, sa maman débordante d’amour avant même de l’avoir rencontrée. Malgré mon épuisement, je la prends dans mes mains afin de rencontrer ses yeux.

            C’est là que tout se déglingue.

            Je ne sais pas si vous avez déjà rencontré le regard d’un nouveau né tout juste débarrassé du mélange de sang, glaires et graisse qui recouvre sa peau. Généralement, les yeux à peine ouverts glissent, et dérivent sur les images sans les rencontrer. Maintenant, je sais que je ne suis pas folle, que ce n’était pas une sorte d’hallucination due à la fatigue des douze heures de douleur qui ont précédé l’accouchement sans péridurale pour cause d’allergie aux anesthésiques. Dire que j’en ai bavé est un doux euphémisme. On aurait cru que le diable avait pris possession de mon ventre. Alors oui, j’étais fatiguée, épuisée. Mes sens étaient émoussés, c’est vrai. Pas au point de ne pas remarquer que quelques choses déconnait. Une étrangeté sans nom qui tout à coup me prive de voix, de gestes, de pensée…

           J’ai passé mes deux mains sous ses bras menus et j’approche son petit corps nu et moite de mon visage pour effleurer sa joue de mes lèvres. J’ai tant rêvé de ce moment magique !

          Alors je la vois.

          Comment expliquer ? Les mots m’échappent encore maintenant. Apparemment, mon enfant, ma petite fille est une adorable créature : d’immenses yeux d’émeraude ourlés de cils déjà présents, un visage d’un ovale parfait, un nez joliment dessiné, une bouche aux lèvres d’aquarelle, un teint d’opaline… Habituellement, la beauté des bébés n’existe que dans les yeux de leurs parents. Ma fille, ma Belzeth est parfaite. Etrangement parfaite. Mais ce n’est pas cette étrangeté qui m’a laissée interdite lors de cette toute première rencontre. Alors que les mains expertes de la sage-femme jouent les cousettes dans mon entrecuisse, je suis soumise au regard d’un petit être. Un regard d’une rare férocité. D’une rare méchanceté. Comment recevoir ça ? Un enfant, un nouveau-né sensé être l’innocence faite chair ! Mais ce regard, toute son expression dit une haine profonde, une rare perversion qui me laisse sans voix, sans substance et puis…

          Soudain, elle sourit.

          Avez-vous déjà vu un bébé à peine né capable d’un vrai sourire ? Non, je ne suis pas folle. J’ai vraiment vu ce sourire. Un sourire diabolique… Une demi lèvre se retrousse et accompagne la joie mauvaise qui naît au coin des yeux. Mais ce que je ne peux chasser de mon esprit, ce qu’à personne je n’ai pu confier, c’est ce petit bout de langue furtivement exhibé, comme un coup de grâce. Un petit bout de langue obscène qui l’espace d’un battement de cils effleure mes lèvres. Je m’évanouis.

          Après, je ne me souviens pas bien. On a appelé ça le « blues du post partum ». A qui raconter, à qui dire l’impensable ? Autour de moi, tous s’exclamaient, se gargarisaient d’épithètes à la gloire de cette enfant en tous points parfaite. Cette enfant dont je ne saurai jamais le père. Alors j’ai « oublié ». J’ai voulu croire que j’avais eu une hallucination, un bref épisode de psychose puerpérale. J’ai même réussi à l’allaiter mais jamais mes yeux n’ont rencontré les siens. Jusqu’à  aujourd’hui.

          Belzeth a deux ans. Pour tous, elle est un être solaire, une merveille faite chair, une créature céleste qui égraine ses pas, ses mots, et fait la joie de ma mère. Mais moi je sais. Je n’ai plus de doute. Belzeth est un monstre, et de la pire espèce. De ceux qui se travestissent, vous ensorcellent, s’insinuent et frappent quand bon leur semble. Je m’étais faite à l’idée que mon esprit fatigué avait dérapé peu après mon accouchement. Mais à présent, plus de doute.

         Je crois bien qu’elle m’a haïe dès le premier jour, ou si ce n’était pas de la haine, en elle la noirceur est si dense qu’elle n’a pu la gommer lors de ce tout premier contact.

         A présent, c’est elle ou moi.

Par Lita.s
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Dimanche 30 mars 2008
                                                                                                             psymage.lita.s


Avant, on expirait… bigre ! Le mot faisait froid dans le dos et l’on pouvait voir se profiler l’ombre de la faucheuse ricanante, sur le point d’enrouler le dernier souffle de l’agonisant autour de son cou.

Aujourd’hui, on ne périt plus non plus. Ca, c’était au temps où, la fleur au fusil, en bon patriote, les hommes allaient se faire percer le lard dans une tranchée, en denrées périssables pour la Nation.

Ah, agoniser, voilà un mot qui vous pose un mort. Ca sent celui qui n’en finit pas de partir, dont la douleur fait mal à voir, mais qui a tant différé sa sortie que la famille est soulagée de le voir enfin mort. On imagine le grand lit sombre, tel un catafalque, les cierges déjà prêts, le prêtre à genoux, la main décharnée du patriarche ou de la douairière qui s’élève une dernière fois pour bénir ou pour maudire sa descendance avant de s’abattre, déjà froide sur le drap rêche. Les proches, eux, retiennent leur souffle, de crainte de le voir aspiré lui aussi ; certains peuples enterraient bien les femmes et les domestiques du défunt, pour qu’ils lui tiennent compagnie… Ils lui devaient bien ça ! Et puis, on se recueille en silence, on éloigne les enfants auxquels tant de lourdeur donne envie de rigoler tandis que l’ancêtre se meurt… Rien à voir avec un suicide où pourtant il est bien question de « se mourir ». Dans d’autres contrés, les femmes explosent de douleur, s’arrachent les cheveux quand enfin, l’agonie a pris fin.

Agoniser, c’est pour les grands, les gens à particules car, chez les humbles, le vieux est passé cette nuit.

Quant à trépasser, c'est déjà si vieux que cette mort sent la naphtaline et le plastron. Cette mort-là n'est plus, enterrée avec les auteurs qui l'ont mise en romans et poèmes. Car même les mots meurent et perdent leur âme.

Rendre l'âme suppose qu’elle n’était pas à nous, qu’on nous l’avait prêtée. Entre un corps qui, poussière, retourne à la poussière, et une âme d’emprunt, nous sommes bien peu de chose. Dieu ne fait pas de cadeau. « Toute âme surprise à errer sera immédiatement reconduite à la frontière du purgatoire pour y être interrogée. », soumise à la question, en somme. Pauvres fantômes ! Comme si avoir disparu ne suffisait pas.

Disparaître, l'euphémisme paraît suspect pour parler de celui qui nourrit les asticots ou qui est parti, mi fumée, mi fumûre dans les flammes purificatrices. Le cher disparu ne risque-t-il pas de réapparaître ? Personne ne va se mettre en quête de lui, le rechercher ? Il y a de la magie, du David Copperfield derrière cette disparition. Mais on se doute que cette absence sera bien présente à l'esprit de ceux qui sont encore.

N'être plus, curieux paradoxe, pas si loin du "être ou ne pas être" shakespearien. Il n'est plus, ne hait plus non plus... Tout né est voué à n'être plus, rayé de la liste. Naître puis ne plus être.

Il nous a quittés, hélas ! Oh oui, on le regrette. Plus qu'en cas de divorce, bien sûr, mais ce mort-là a peut-être bien fait. Nous quitter était peut-être la seule issue... Au suivant !

J'oubliais partir, ce mot pudique qui laisse entendre un possible retour. C'est ainsi que l'on dit pour ne pas dire la mort. "Il est parti ! " Oui mais quand reviendra-t-il ? Et s'il est parti, c'est qu'il l'a bien voulu ? Du genre achat d'allumettes qui dure, dure...

Aller au ciel
, ne pas repasser par la case départ... (mieux vaudrait aller au diable). C'est ce qu'on dit aux petits nenfants, nuages, ailes et auréoles en prime. De quoi leur fiche la trouille de voir tout ces "disparus" qui se bousculent là-haut dégringoler de leurs cumulus et leur tomber sur la tête.... Et je ne vous dis pas ce qu'ils peuvent imaginer quand il pleut !

Dans la série « Un prêté pour un rendu », rendre le dernier soupir, c’est pour les mécréants, les sans âme, ceux qui respirent le bon air du Bon Dieu sans lui dire merci. Ils ne peuvent rien lui rendre, à lui. Ils ne peuvent rendre qu’aux mères qui, à l’autre bout du cordon, leur rappellent qu’ils ont commencé par être anaérobies. Sinon, à qui d’autre rendraient-ils cet ultime soupir ? A moins qu’ils n’aient passé leur vie à soupirer et que, lassés, ils aient décidé de passer l’arme à gauche.

Rien de militaire dans ce « passer l’arme à gauche », juste une question d’escaliers qui tournaient dans le mauvais sens pour les gauchers, ceux auxquels on avait coupé la main droite et qui n’étaient pas loin de mourir, faute de pouvoir dégainer leur épée de la main gauche et se défendre dans les escaliers du château. Alors, ils y restaient, dans l’escalier.

Succomber fleure le biblique. La tentation n’est pas loin ; l’enfer non plus. Le mot suggère une lutte dont le vainqueur serait la Mort, par l’un de ses vecteurs : typhus, pneumonie, syphilis, fièvre asiatique ou aviaire (c’est pareil), sida… un truc qui vous saisit de l’intérieur, incube sournoisement, plante ses ergots dans votre chair et ne vous lâche plus. Alors, on tombe, on succombe, devient succube.

Il y en a qui crèvent, gorgés de fric, de pus, d’alcool ou de haine. Bien avant de crever, ils sont déjà charognes. Cette mort-là sent mauvais. C’est celle du méchant dans le film ; il crève la gueule ouverte pour dire qu’il n’est pas d’accord, qu’il ne veut pas crever « comme ça ». On se dit que c’est bien fait pour lui, qu’il l’a bien méritée. Pour un peu, on cracherait sur son cadavre, on le bourrerait de coups de pied, en toute impunité.
Les gentils crèvent, eux aussi, les yeux agrandis pas l’effroi. Tout le monde ne peut pas avoir un Karma sympa.

Casser sa pipe parle des Maigret et autre Sherlock. Une mort nette, sans bavure, mais qui laisse moult indices dont Colombo pourra parler à sa femme. C'est la mort de l'oncle, du parrain, du presque proche... On sait déjà qu'on s'en remettra.

Claquer tout  sec, comme le coup de fouet qui lacère et courbe les dos des vivants. Claboter, bouteille en main, de ne pas avoir su mener sa barque.
Et, bucolique, on mange les pissenlits par la racine....

Tant de mots ou d’expressions pour un même destin. Les mots déclinent, se perdent et la mort devient froide. Alors on décède, on cède la place, au mieux, on clamse en refermant sa vie comme un vulgaire bivalve.
Je crains que ce ne soit pas à mourir de rire.

                                                                          F I N
Par Lita.s
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Mardi 25 mars 2008

D'un fruit, d'un simple fruit, on peut faire une symphonie

Au palais et à la langue…C'est une variété de mangues,

A la chair filandreuse mais ô combien délicieuse,

 

Les mangues oblongues,

 

Pour qui saura la déguster

Cette mangue-là a un le secret

Dont pour ravir votre palais

Je vais ici vous dire le vrai

 

Tout d'abord se laisse séduire

Par le bel aspect de son cuir,

Sa  peau exempte de déchirure,

Tendue, brillante, sans écorchure,

Aux vibrantes tonalités,

vertes, jaunes ou de rouge marbrées

et sous la peau sentir déjà

la chair dont sonnera le glas.

 

Entre vos mains, ce fruit d'amour

Délicatement mais sans détour

Saisir et déjà ressentir

En vous le sabbat à venir

Le regarder, le respirer,

Du bout des doigts le caresser

En redessiner les contours

Son noeud, son rebondi velours.

 

Puis de vos doigts, de vos mains jointes,

De l'arrondi jusqu'à la pointe

En une pression délicate

Et sans que jamais il n'éclate,

Malaxer le beau fruit charnu

A petites gestes d'abord ténus

Sentir peu à peu sous vos doigts

La chair de ce vrai fruit de roi

Se faire le plus doux des nectars

En récompense de votre art.

 

Lors appuyer plus fermement

Tout autour de ce fruit d'amants

Sentir au centre détaché,

Son noyau blanc déshabillé

De sa pulpe qui autour danse,

Ce jus qui vous mettra en transe ,

Prêt à surgir, prêt à jaillir

Et à vous faire défaillir.

 

Enfin sentez le jus qui glisse

Cette promesse de délice

Sous la peau souple et tendue

Vient le moment tant attendu…

 

Sur le bout dressé de ce fruit

Sans violence et sans furie

Vos lèvres impatientes poser

Comme pour un intime baiser

Alors du tranchant de vos dents,

Mais oui c'est ça, amoureusement

Y faire une mince incision

A peine un trait, une scission

 

Et là…

Ô joie

Ô délice

En votre calice

Extase de ce jet

Qui fuse à votre palais

Excite comme jamais vos papilles

De toute pudeur vous déshabille

Et l'on aspire, presse, suce, presse encore des lèvres et des mains, avale le jus qui explose et emplit la bouche, dégouline des lèvres au menton…

Dieu que c'est bon !

 

 

 

Par Lita.s
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