Mercredi 5 novembre 2008
  De retour des Utopiales de Nantes, où j'ai fait de belles rencontres, j'ai eu envie de reprendre ce texte dont vous aviez peut-être lu le début. Finalement, il est plus long que ce que j'avais prévu...
Et comme toujours, je ne suis pas très douée pour la mise en page, sorry sorry.

 

Victor et Schizolune


Une chauve-souris volait au-dessus de Notre-Dame. C’était une chauve-souris de sexe masculin, très mâle même, et qui malgré les ans, n’avait pas perdu un poil. De chauve, il n’avait en fait que les roubignolles, toutes roses. Dans la nuit de Paris, elles attiraient comme des aimants les regards des souris de toutes espèces, à tel point que leur mâles respectifs leur demandaient ce qu’elles avaient à regarder tout à coup le ciel d’un air énamouré. Elles répondaient en rougissant de leur mensonge  « Mais les étoiles bien sûr, mon amour ». En fait, elles ne savaient pas vraiment ce qu’elles avaient vu car de loin des roubignolles de chauve-souris, même bien pourvues, ça ne se distingue pas bien, mais sans qu’elles sachent pourquoi, ces comètes accolées leur avaient échauffé le sang. Bref ! Victor (c’est ainsi qu’il se nommait), volait au-dessus de Paris. Il se savait responsable du soudain débordement amoureux de Germaine, de Paulette, de Lassie ou de Minnie, et il était heureux de sentir autant d’amour sous ses ailes, se la jouait « vol au-dessus d'un nid de cocus » où tous les penchants féminins (et quelques penchants indistincts) tendaient vers sa frêle silhouette. Il était heureux aussi de sentir la brise du soir caresser ses ailes, de venir tout près des vitraux de Notre Dame (qu’il appelait affectueusement Marinette), de grimacer à la face des gargouilles, de crier tout à coup « Pan ! t’es… on ! » avant de se rapprocher en faisant des ronds, d’une longue rue sinueuse où de minuscules personnages arpentaient le trottoir à pas chaloupés. Là, il se faisait ombre pour ne pas effrayer les Madones en mini jupes ou cuissardes car il les savait superstitieuses. Il effaçait même de son être toute noirceur pour que ne soient plus perceptibles que ses lumignons roses dont il frôlait les belles et moches de nuit. Alors se produisait le miracle : les péri-pathétiques se sentaient soudain aimées, aimantes, amantes… Le temps d’un vol de luciole, elles étaient des fées de l’amour. Et puis, lorsque Victor s’éloignait vers les quais ou le Châtelet, elles retombaient soudain dans leurs bas filés, sans autre souvenir qu’un moment de chaleur, l’ombre d’un plaisir qui leur rendait plus cuisant encore le vide, là, au-dedans. Victor, lui, avait recommencé ses rondes au-dessus de Paris, seulement sensible au plaisir de son vol, se sentant Phoenix des hôtes de ces toits.

Une nuit, alors qu’il planait ainsi, la lune lui demanda :

- Mais dis-moi, Vit d’or (elle était un peu dure du cratère et n'entendait que ce qu'elle voulait), sais-tu d’où te vient l’éclat de tes trésors accolés ?

Troublé par la question il ne répondit pas. Il était issu d'une très longue lignée de chauves souris ardentes dont aucune ne s'était jamais demandé par quel miracle de la génétique, elles avaient le don du désir. Mais que voulait donc la lune ? Ce soir là, Victor n’avait pas envie de s’interroger sur le sexe des anges. Reprenant son vol un instant suspendu, il se dit que dès la nuit suivante, il irait vers la lune pour voir si son vol pouvait y éveiller plus qu’une parole de sphinx… Et il plongea vers la rue Cujas, vers un lieu où il savait que si quelque chose tentait de s'agiter, ce n'était pas les méninges. Nul besoin de recourir à la vue, la résonance magnétique des désirs inassouvis, des actes d'amour, ou le plus souvent de copulation, lui parvenaient aisément. Il savait que dans les tréfonds de la rue Cujas, des êtres mélangeaient sans joie leurs incapacités à jouir simplement. Alors de temps en temps, il survolait les lieux afin de faire luire le désir aux creux des femmes, et donner quelque éclat aux turpitudes d'un club échangiste. Il était comme ça, Victor, cherchant toujours à faire le bien des hommes, à leur insu. Un véritable philanthrope.

La nuit suivante, après une ronde fructueuse au cours de laquelle furent favorisés les amours de tout un pensionnat mixte, Victor s'installa comme à l'accoutumée pour l'une de ses rituelles conversation avec la lune. Comme il n'avait rien de particulier sur le coeur, il se suspendit à la branche d'un marronnier du Parc Montsouris, et dans cette position propice à la conversation en face à face avec l'astre (et aussi à l'endormissement qui n'allait pas tarder à se profiler), il amorça la parlote de sa voix de tête, inaudible aux oreilles humaines :

  • J'ai réfléchi à ta question d'hier. Et franchement, cela m'est bien égal de savoir d'où je tiens mes dons. L'essentiel n'est-il pas d'en faire un bel usage ?

  • Un « petit autre » me parle ? Fit la lune d'un air faussement innocent et résolument lacanien.

    Victor se renfrogna. Il remonta ses ailes pour y cacher sa tête et ses attributs, et entamer un sommeil boudeur. Encore une fois, la lune lui battait froid. En réalité, il savait que si la lune avait une influence sur les humeurs du monde (si femme gueule, engueule la lune, disait son défunt père), lui-même avait peu ou pas d'influence sur les hauts et les bas de la lune. Selon le calendrier et ses quartiers, elle se montrait timide, rayonnante, rieuse, fuyante, embrumée, carrément absente ou cassante (cette façon qu'elle avait de clore la séance à sa convenance était ce qui agaçait le plus Victor). Il arrivait aussi qu'elle se maquille en optant pour des couleurs flamboyantes, ou qu'elle se révèle tout à fait déjantée. La schizophrénie de la lune était évidente mais à sa connaissance, elle était la seule à avoir une pensée suffisamment élevée et quelque entendement à la marche du monde. Il avait entendu parler de souris futées, de rats cuisiniers... Mais rien de tout cela ne pouvait lui convenir, pas plus que les échanges humains qu'il trouvait le plus souvent dérisoires. De plus, tout ces vies étaient si limitées... Victor avait maintenant plus de cent ans. Il était malheureusement le dernier de sa lignée de chiroptères dont la longévité était due à la captation des vibrations de plaisir dont ils absorbaient l'énergie. Il savait qu'il n'aurait pas de descendance. Ah s'il avait pu vivre au temps du Comte Dracula... Un lointain cousin certes infréquentable, aux pratiques rudimentaires, mais au charisme certain. Il avait conté à l'astre changeant la lente extermination des siens, par bêtise, superstition, méchanceté... La lune était la seule qu'il ait jugée digne de ses épanchements, même si parfois, elle piquait un roupillon au beau milieu de ses confidences. Cela aussi agaçait un peu Victor qui n'aimait pas se répéter, mais il lui pardonnait ces écarts d'écoute, au bénéfice de son très grand âge.

  • Allons, Vit d'or, que veux-tu me raconter ce soir ? On se fait une petite écholocation ?

  • Ah, tout de même ! S'exclama Victor en ouvrant tout grand ses ailes, ce qui eut pour effet d'effrayer une jeune chouette sur la branche d'à côté. Son hululement d'effroi fut tel que Victor, incommodé, décida de gagner l'espace de parlote et de méditation qu'il s'était aménagé sur le toit du Louvres. Là, il retrouva la couche, légèrement pentue et garnie de duvet de pigeons, qui lui permettait de s'allonger, dos à la lune mais avec sous ses yeux le panorama splendide de Paris illuminé. Ainsi, dans une position propice à la détente, il aimait se confier à la lune. Après un silence, il poursuivit :

  • ... Je me fiche de savoir d'où me vient ce don. La question des origines ! Pfft ! Toujours la même chose avec toi. Comme si c'était l'essentiel. Non ! Je me disais que j'aimerais bien à nouveau prendre corps...

  • Souviens-toi de ta dernière mésaventure... Pas reluisante, cette histoire de boules roses !

  • Oh ça va !, fit Victor avec humeur et contorsions pour ne pas dégringoler du toit pentu et se retrouver, ailes emmêlées dans la gouttière. J'ai compris... Mais je regrette de devoir réserver mes dons...

  • ah ah ! Fit la lune. Comme s'il ne s'agissait que de cela; dis plutôt que tu aimerais bien te retrouver dans la peau d'un bel et sombre étalon...

    Victor ne répondit pas. Décidément, la lune sortait un peu trop de sa réserve. Dans le relatif silence de la nuit parisienne, il se remémora la « mésaventure ».


Il avait fallu qu'il parvienne à l'âge déjà respectable de cent vingt deux ans -autant dire l'adolescence chez cette espèce- pour que Victor pige enfin la véritable nature de l'extraordinaire don qu'il possédait. Cette bienheureuse découverte avait créé chez lui à la fois une frénésie d'expérimentations mais aussi, pour son malheur, le regret profond de ne pas avoir compris plus tôt l'usage génial qu'il pouvait faire de ce don « d'amour ». Tant de temps perdu ! Lui qui avait jusqu'alors vécu sans états d'âme, s'était alors découvert sérieusement névrosé, et il lui avait fallu du temps pour retrouver son bel équilibre d'antan. Il n'osait s'avouer que la lune lui avait été de quelque secours sur le chemin de cet équilibre retrouvé.

La toute première fois, celle de la révélation, c'était en Novembre, mois sombre du recueillement. Victor venait d'effectuer un vol de pure jouissance au-dessus de Versailles, affolant les catogans des femmes vertueuses, déplissant leurs jupes et les poussant à mettre en route un nième rejeton. Il quittait rarement Paris, non par snobisme anti-banlieue, anti-racaille et autre racisme, mais à cause de l'éloignement. Il s'apprêtait à regagner ses pénates du Parc Montsouris quand il avisa un jeune homme transi de froid et d'amour, qui tentait maladroitement de convaincre une mijaurée à l'air glacial, qu'il était l'homme de sa vie, ou du moins qu'il en pinçait sacrément pour elle. Le couple palabrait dans l'ombre d'une porte cochère en chêne sculpté, presque digne de « La porte de l'enfer » de Rodin. Tout ce quartier disait la respectabilité des âmes et des portefeuilles. Voulant faire le bonheur du garçon, Victor descendit en flèche vers le couple. Il avait perçu les premiers émanations de phéromones que produisait son approche sur la damoiselle et se réjouissait déjà de la joie vibrante qui allait naître chez le garçon au « oui » de la donzelle. Fatigue, manque de discernement, ou guidage inconscient ourdi par ses ancêtres las de voir ce benêt de Victor se contenter de faire des rondes inutiles... Il oublia de freiner et se retrouva dans le corps du jeune homme, sans crier gare. L'eût-il crié que ça n'aurait pas changé grand chose car Vincent -c'était le nom du garçon- n'entendait rien au langage des chauve-souris. Là était le secret, la sublime transmutation qui permettait à ceux de sa lignée de s'incarner dans les corps ô combien imparfaits, mais si sensibles, des humains. Cette découverte fortuite rendit bien plus délectables ses rondes de nuit, et c'est avec le sentiment du bienfaiteur de l'humanité qu'il empruntait régulièrement des corps mâles. Rien ne permettait de percevoir la présence d'un autre être dans le corps du possédé... à un détail près : les roubignolles de Victor restaient indubitablement lisses, roses et légèrement luminescentes. Ce n'était pas un grand problème car le désir était toujours tel chez les amants, qu'ils ne s'arrêtaient pas à ce genre de considérations roubignollesques. Victor faisait l'amour aux femmes par le truchement de leurs amants, mais il devait cependant limiter ces pratiques, fort dispendieuses en énergie. Il sortait toujours vanné des parties de jambes en l'air humaines et se traînait lamentablement hors du corps du mâle alors que, repus, les amants s'étaient endormis ou séparés. C'est à peine s'il parvenait à voleter jusqu'à un arbre ou une gouttière de fortune pour un nécessaire et court repos avant de regagner ses pénates du Parc Montsouris. Là, pris d'une sorte de gueule de bois, il déprimait un moment... Regret de ne pas avoir compris plus tôt, bien sûr, mais aussi de savoir qu'au réveil, les dames ou demoiselles revenues à la raison flanquaient le plus souvent dehors les malheureux incompris. Pour le bienfaiteur de bipèdes évolués qu'il pensait être, ça faisait désordre. Son inconstance, sa volatilité foutait le bordel chez les humains. De cela, il s'accusait auprès de la lune. Mais comment aurait-il pu renoncer au satin de la peau de femmes, aux pépites étincelantes dans leurs pupilles dilatées lorsque, débarrassé de toute la noirceur terrifiante qu'elles abhorraient, il les aimait ?


Et puis il y eut la mésaventure. L'affaire Jéronime.

Dans le huitième arrondissement, plus précisément au numéro seize de la rue des Vignes, vivait une charmante jeune femme du nom de Marie-Clo.

  • Marie-Clo... avait ironisé la lune. Elle n'aime pas le tilde ?

  • Mais elle n'est pas espagnole, objecta Victor qui était polyglotte.

  • Bêta de Victor, je parle du tilde de Clotilde... Rien qu'au nom, c'est pas très ouvert cette histoire... Mais poursuis donc, je suis incorrigible.

  • Hem, fit Victor avec quelque humeur. Mais comme il avait vraiment besoin de s'épancher, il poursuivit son récit.

     

    Marie-Clo était une des très rares Tradeuses de la Bourse de Paris.

  • Une trayeuse de bourses ! s'esclaffa la lune... Il ne manquait plus que ça !

  • Si tu m'interromps encore une fois, je ne te dis plus rien. Non mais c'est agaçant à la fin. T'es complètement ronde, ma pauvre, ce soir !

  • J'ai beau être ronde, tu me dois le respect, minuscule point noir au non moins minuscules attributs roses, répondit la lune avec indulgence. Mais vas-y donc, je ne dis plus rien.

    Victor se doutait bien qu'elle n'en ferait qu'à sa tête, mais il reprit tout de même le fil de son histoire...

     

    La jeune femme vivait dans un très bel appartement du deuxième étage, hérité de sa maman architecte, totalement relooké par ladite mère, et tenu dans une propreté chirurgicale par la demoiselle. Elle était du genre besogneux, se levait au petit matin, et été comme hiver, buvait son café noir sur le balcon avant d'attaquer la journée boursière. A cette heure matinale, passait au pied de cet immeuble cossu le service de nettoyage de la ville. Arme au poing, un jeune homme guidait du bout de son balais, les maigres détritus abandonnés sur le trottoir par les habitants du lieu, fort civils au demeurant. Un éboueur d'un autre quartier aurait eu suffisamment à faire pour ne pas avoir l'idée de lever le nez du trottoir et regarder en l'air, vers le ciel, les oiseaux, sa défunte mère... et le balcon où la jeune Marie-Clo sirotait son café dans une tenue le plus souvent minimaliste si le temps le permettait. Dès le premier matin de printemps où il l'aperçut, Jéronime -c'était son nom- fut ébloui par la vision en contre-champ... D'abord une plante des pieds parfaite, un mollet joliment rond, un genou, une main, une petite culotte, des épaules, des seins, une petite culotte, des cheveux blonds... Il en perdait la géographie humaine, tant il était troublé par la vestale apparue au-dessus de sa tête. Jour après jour, de plus en plus énamouré, il passa sous le balcon de la belle qui ne lui prêtait aucune attention ; certains mondes ne se mélangent pas. Jéronime était un très beau garçon, même selon les critères chauve-souris. Il aurait pu faire succomber bon nombre de jeunes et moins jeunes dames d'ici ou d'ailleurs. Malheureusement pour lui, sa fonction ne lui permettait pas d'approcher la Tradeuse... Pas plus que sa couleur : Jéronime était noir d'ébène...

  • Noir d'ébène, c'était prédestiné pour ce boulot, rigola la lune.

  • Quoi ?

  • Oh rien, ton indien noir d'ébène, préposé aux ordures... hi hi hi !

  • Comment as-tu deviné qu'il est indien d'abord ?

  • Juste une intuition... Mais continue, c'est passionnant ta love story.

    Victor se dit que ce n'était pas le meilleur jour pour parler à la lune, mais il poursuivit.

    Ayant perçu la noire détresse de l'éboueur Jéronime, Victor décida de s'en mêler. Il dut planer au-dessus de la rue des Vignes plusieurs matins d'affilée avant de percevoir les effluves du désir papillonner dans l'air autour de Marie-Clo ; il faut croire qu'un esprit de Tradeuse est bizarrement formaté, accro au CAC 40 et à l'indice Nikkei. La belle finit toutefois par se dandiner un peu plus chaque matin, à l'heure de la benne verte, en proie à des envies de rut dont elle ne se savait pas capable. Ses neurones firent la connexion entre le passage de Jéronime et la chaleur soudaine qui l'envahissait. Sans doute le fantasme de clairs-obscurs virent-ils aiguillonner le désir de se farcir un black, juste histoire de... Au matin du cinquième jour de vol géostationnaire Victor vit enfin la belle héler le beau Jéronime d'un « Hé toi ! » accompagné d'un geste non équivoque l'invitant à monter la rejoindre sur son balcon. Le pousseur de benne en laissa tomber son balais. Incrédule il posa sa main rude sur son uniforme vert, l'air interrogatif tendu vers le havre de liesses dont il rêvait.

     

  • «  642FB... Le code ! Quatrième étage... Il y a un ascenseur », précisa-t-elle afin que le bel étalon ne se fatigue pas inutilement.

    Jéronime ne se fit pas prier plus longtemps. Il abandonna son outil à la rapine d'éventuelles sorcières en maraude, et il se rua vers le digicode. Victor voletait devant la fenêtre, un peu fatigué -les tergiversations de Marie-Clo avaient nécessité pas mal d'énergie- mais tout excité par la réussite de son plan. Il vit Jéronime entrer dans le bel appartement à la décoration parfaite où l'éboueur fit tout de suite tache. Le jeune éboueur fut bien avisé de se débarrasser rapidement de sa cotte et de ses chaussures. Il apparut en T-shirt blanc qui tranchait délicieusement avec sa peau noire, et jeans Pepe -ce qui pouvait éveiller quelques doutes sur son train de vie, étant donné le prix de tels jeans-. Marie-Clo attrapa alors son ceinturon et l'attira vers la fenêtre. C'est le moment que choisit Victor pour investir le corps du jeune homme qui ne se rendit compte de rien. Ô divin frisson du mâle désir, ô délice des sensations alors que la jeune femme déshabillait Jéronime, lèchait sa poitrine imberbe, débouclait le ceinturon, glissait sa main dans le pantalon... Jéronime haletait, Victor en avait le vertige.

    Et puis soudain, ce fut la cata !

  • Mais c'est quoi ça ? Cria Marie-Clo avec horreur.

    Se délectant par avant de la grosseur qu'elle avait palpée à travers le pantalon, elle venait de faire glisser le caleçon de Jéronime vers le sol. Elle découvrait dans une même vision de rêve et de dégoût, la belle membrure parfaitement noire de l'éboueur, mais aussi, juste en-dessous, des balloches rose piquetées de poils noirs qui leur donnaient un air assez dégueulasse, il faut bien le dire. Le pauvre Jéronime ne comprenait pas et regardait avec effroi ses attributs soudainement albinos. Victor ne s'attendait pas à cette déconvenue ; il se faisait tout petit au creux du malheureux amant que la Tradeuse s'empressa de foutre dehors, ses vêtements sous le bras et les pieds entravés par son caleçon descendu. Victor attendit que Jéronime ait rejoint la rue pour s'extraire de ce corps noir où ce qui faisait sa fierté tranchait trop.

    Quelques jours plus tard, il revint voleter au-dessus de la rue des Vignes, mais Jéronime avait disparu et Marie-Clo ne se pavanait plus sur son balcon. A regrets, Victor compris que sans être raciste, il devait se résigner à ne faire le bonheur que des blanc culs.

  • Victor, « La cata », strophe une, commenta la lune.

  • T'as vraiment des jeux de mots de latrines, quand t'es ronde. Moque toi, moque toi ! Ca m'a scié cette histoire.

  • Pourquoi ne te fixes-tu pas ? Toutes tes aventures laissent un goût amer aux amants dès que tu les abandonnes, et parfois même avant.

  • Je n'y avais pas pensé.

  • Normal, tu n'es qu'un petit chiroptère après tout, ironisa la lune. Le voyage du petit Chiro... ça pourrait être un titre de film, non ?

    Victor ne répondit pas. Il réfléchissait à la suggestion de la lune.


Cela prit du temps avant qu'il ne parvienne à faire son choix. Pas mal d'années pendant lesquelles le menton de Victor se mit à blanchir, mais où sa vigueur ne faillit pas. Il fit plusieurs tentatives d'installation, sans en être satisfait. A Paris comme ailleurs, il y a tant d'amours en partance ! Il avait décidé de se cantonner aux amours juvéniles... Petit ostracisme anti-vieux que la lune ne manqua pas de souligner :

  • On se fait un coup de jeunisme, Vit d'or ? Tu as vraiment envie de balader tes bijoux de famille dans un pantalon qui se fait la malle ?

  • Pfft ! Tu retardes, ma vieille! Change de quartier ! Ce qui est tendance en ce moment, c'est justement de n'obéir à aucune mode...

     

    Le regard de Victor errait sur la capitale endormie dont les lumières scintillaient encore plus que d'ordinaire. Noël approchait avec son cortège de rires d'enfants, de fièvre acheteuse... Et la désespérance des esseulés. La lune semblait faiblarde, embuée peut-être dans des affaires de famille, comme c'est souvent le cas en cette saison. Il se garda bien de l'interroger sur ses soucis, sachant qu'elle ne répondrait pas à ce genre de question. Mais alors qu'un imposant nuage la cachait à sa vue, il se reprocha d'avoir traitée de « vieille » sa confidente et amie qu'il savait coquette. Fort heureusement, le nuage finit par s'effilocher.

  • Ah, te revoilà ! J'étais inquiet, lui lança-t-il en volant vers elle... Je préfère des jeunes, juste pour avoir la possibilité de les accompagner longtemps... Mais je pense avoir trouvé, ici même, au Louvres... Un jeune homme du nom de Obamo, visiblement amoureux d'une certaine Ménolie qui ne se doute de rien. Des êtres dont je pressens la grande humanité et l'intelligence du coeur.

  • Ménolie, tu dis ?... au bas mot, je...

  • Ah non ! Tu ne vas pas recommencer, hein ! Ceux-là, tu n'y touches pas, compris ?

    La lune sentit que c'était sérieux cette fois-ci. Elle souffla un grand coup, ce qui eut pour effet de geler sur le champ les bords de Seine, tous les arbres qui la bordent, les véhicules, les bancs, les abri-bus et l'unique chien en maraude qui avait eu le malheur de vouloir pisser là. Paix à son âme canine.


Comment Victor s'y prit-il pour favoriser les amours d'Obamo et Ménolie ? Il ne le raconta pas à la lune tant ce fut facile. Un seul vol suffit. La jeune fille déclara rapidement sa flamme au garçon ébloui par sa beauté et son naturel. Il était photographe, elle était peintre. Ils s'accordèrent merveilleusement. Lui s'acharnait à capter les vols des êtres de la nuit avec une patience parfois joliment récompensée. Elle aimait à peindre la lune en toutes ses allures. Ils tombèrent amoureux l'un de l'autre, et Victor s'enivra de leur amour. Dès le premier jour de leur union, il se fondit en Obamo avec une fébrilité inquiète : le jeune homme étant métis, il craignait fort que sa présence rosée ne fut un obstacle à l'idylle naissante. Mais la fougue du premier corps à corps dans la chambre de Ménolie, seulement éclairée par l'éclat de la lune, les emporta bien loin des considérations oiseuses sur la couleur des roubignolles. Fans de surnaturel, ils partagèrent le secret des fréquentes apparitions de cette teinte coquine sur les bourses d'Obamo -que Victor « habitait » le plus souvent possible-. Ménolie battait même des mains lorsqu’elle découvrait, -toujours doux et lisses- les bonbons colorés de son amant.

Pendant de nombreuses années, le couple vécut à Paris dans le petit appartement qu'occupait Ménolie, au dernier étage de la rue Christiani, dans le dix huitième arrondissement. En passant par le grand vélux de la pièce commune, ils avaient réussi à installer deux télescopes sur le toit, et unis dans le même amour de l'art, ils traquaient, qui la lune et les étoiles, qui les battements d'ailes des êtres de la nuit. Chacun de son côté eut sa part de célébrité. Obamo devint un photographe reconnu pour ses variations sur le thème du vol nocturne. Pour lui qui était né à Trappes et qui avait grandi dans une cité où le vol nocturne avait une toute autre signification, c'était une belle revanche. Les « Figures de la Lune » de Ménolie furent primées plus d'une fois sans qu'elle se départisse de son humilité.

Victor était heureux dans la peau vieillissante d'Obamo qu'il ne quittait que pour quelques vols d'entretien, et de nécessaires moments d'intimité. Il passait moins d'heures à bavarder avec la lune. Elle ne s'en plaignait pas, ravie du bonheur de son ami, mais elle regrettait un peu le temps de leurs menus échanges qui la distrayaient. Parfois, il s'allongeait encore sur sa couche au-dessus du Louvres, plus pour se reposer de la vie humaine qui le fatiguait un peu, que pour parler avec la lune. Quant à sa branche de la rue Montsouris, il avait eu la fâcheuse surprise de la trouver squattée par une nichée d'écureuils insolents qui revendiquaient leur droit au logement.

  • Drôle d'époque, chère lune ! Se plaignit-il à sa fidèle confidente.

  • Plains toi ! Ce grand marronnier était bien trop vaste pour un seul chiroptère insomniaque. Surtout en résidence secondaire.

  • N'empêche, rétorqua-t-il, j'aimais bien ma branche.

  • Là, je suis sciée, rit la lune.

  • Décidément, tu ne changes pas, répondit Victor en riant lui aussi.

  • Tu n'as pas toujours dit ça, bel ami de la nuit. Je sais que tu me traitais de schizolune... Et oui, tes pensées secrètes ricochent aussi sur mes rondeurs ; ça te la coupe, hein ? D'ailleurs je trouvais ça joli, « Schizolune ».

  • Que veux-tu que je te dise ? Tu sais toujours tout, soupira-t-il.

    Dans le petit silence qui s'installa, la lune sentit une pointe de détresse chez son ami.

  • Oh toi, tu as un souci. Allons ! Qu'est-ce que tu ne me dis pas ?

  • Ils ont décidé de s'exiler, fit Victor en une vibration presque imperceptible.

  • S'exiler ?

  • Oui, Ils quittent Paris. Une petite maison en banlieue ouest. Paraît qu'ils ont envie de verdure, croiser des biches, des faisans, aller aux champignons... Pourquoi pas faire un bébé tant qu'ils y sont ? Et moi, dans tout ça ?

  • Où est le problème ? Suis-les ! Je suis sûre que tu te plairas en banlieue verte... Et puis ne t'inquiète pas pour moi, où que tu ailles, je suis toujours là.


Ménolie et Obamo s'installèrent dans une petit village dont on taira le nom afin de préserver leur tranquillité, en bordure de forêt, loin du bruit et de l'agitation parisienne. A sa grande surprise, Victor se prit à aimer voler au-dessus des chênes, hêtres, pins et châtaigniers, à la nuit tombée. Il fut émerveillé par la diversité de la faune en ces lieux. Se remémorant les écureuils parisiens, il se prit à sourire de son étroitesse d'esprit en regardant la course échevelée de tout jeunes écureuils d'arbre en arbre. C'était vivant et beau, tout comme restait vivant et beau l'amour de Ménolie et Obamo.

Quelques année passèrent ainsi, calmes et douces, sans qu'il y prit garde. Chaque soir, il s'accrochait quelques instants à une haute branche pour parler à la lune. Il n'avait rien de précis à lui raconter mais ils aimaient tout deux ce moment de partage, quasi silencieux. Puis, quand il en avait envie, il intégrait à nouveau le corps d'Obamo, moins ferme qu'avant, moins réactif, mais toujours ardent. Les amants souriaient toujours de la drôle de couleur que prenaient alors ses attributs, sans plus de commentaires.

Une nuit pourtant, monta en lui une nostalgie des lumières de Paris. Il lui sembla que là-bas, la lune avait des reflets magiques qui lui manquaient, tout comme lui manquaient Marinette -Notre Dame-, ses gargouilles, les dames de la rue Saint Denis, et même la rue Cujas. Le couple dormait après une belle nuit d'amour au cours de laquelle Victor goûta une dernière fois les plaisirs de la chair dans la mâle enveloppe d'un Obamo très inventif ce soir-là. Il ne se demanda pas longtemps si son absence tarirait le désir au tendre de Ménolie. Il savait que ces deux-là s'aimaient, et il était fier d'avoir contribué à la naissance de leur amour.

Alors qu'il s'élançait pour le long vol vers Paris, Ménolie se redressa sur le lit, suivie par Obamo. Elle posa un doigt sur ses lèvres afin qu'il ne fasse pas de bruit. Puis, lorsque Victor se fut éloigné, elle lui demanda :

  • - Tu penses qu'il est parti pour toujours ?

  • Je crois bien, ma chérie. Il est resté très longtemps... avec nous.

  • Dommage ! Je m'y était habituée.

  • Tu penses que ce sera moins bien ?... Attends voir, ma drôlesse !Je vais te montrer tout de suite le contraire, s'exclama-t-il en s'amusant à la culbuter sur le lit.

  • Ha ha ! Non, je sais que ça ne changeait que la couleur... Crois tu qu'il savait que nous n'avions pas besoin de lui ?

  • Non, je suis sûr qu'il ne savait pas que même sans lui, nous nous serions aimés. Il faut lui laisser ce bonheur. Il ne sait pas non plus combien il nous a été précieux dans notre art, ajouta-t-il en balayant du regard la chambre où de nombreux clichés représentant Victor sur fond de lune ornaient les murs, le disputant aux tableaux qui offraient une vision différente des mêmes éléments.


Victor ne savait rien de tout ça. Sans doute la lune savait-elle mais elle ne lui en dit rien. Après une ultime ronde au-dessus de Paris, il comprit que les lieux et les êtres qu'il avait tant aimé frôler avaient tellement changé qu'il ne s'y sentait plus aussi bien. Il était las.

Allongé sur son ancienne couche dont le duvet avait depuis longtemps été balayé par les vents, il regardait la lune, silencieux. Il n'avait plus rien à dire, rien à raconter. Son temps ici tirait à sa fin. Alors il sut. Debout sur une des arêtes du dôme, il ouvrit ses ailes pour son plus beau vol vers sa Schizolune.

- Tu en as mis du temps pour oser m'aimer, mon Vit d'or, murmura la lune avant d'accueillir en son sein le dernier Prince de l'amour.


F I N

Par Lita.s - Publié dans : nouvelles, écrits divers - Communauté : Plaisirs d'écrire
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