Samedi 19 avril 2008

Allez , comme vous en redemandez... Encore un doigt de Céleste. L'écriture se passe bien (33 pages à ce jour), c'est vivifiant :-) 



                                                     
3

 

 

 

 

 

-                               -   Brrr ! je dois vraiment couver quelque chose.

Ma voix ne trouve aucun écho dans le couloir qui mène à la chambre froide. Je suis descendue en jogging par l’escalier qui relie ma petite entreprise au vaste appartement que maman et moi occupons. Aucun risque de rencontrer quiconque. Certaines maisons concurrentes embauchent des gardiens mais moi, je n’imagine pas des voleurs d’urnes ou de cercueils s’introduisant par effraction dans mon dépôt. Quant aux clients refroidis…

Les veilleuses émettent un faible halo qui habille les cadres aux scènes volontairement apaisantes d’un halo de mystère. Je suis soudain pressée de me mettre à l’ouvrage. D’excitation, je fais tomber mon trousseau de clés et je tâtonne un moment pour les retrouver sur la moquette sombre. Je tourne la clé dans la serrure… Enfin, je vais le revoir !

La salle de préparation des corps est plongée dans le noir. C’est à peine si je devine la table en porcelaine qui se trouve au centre. Cattell et Noémie ont bien fait leur travail, comme d’habitude. Il ne reste pas une trace des produits et salissures qui se sont écoulées dans les rigoles situées tout autour de la  table, et qui permettent l’évacuation des divers liquides. Ca sent toujours le désinfectant car cette pièce est nettoyée tous les jours, du sol au plafond afin de faire disparaître toute bactérie en provenance de nos clients. Je tourne l’interrupteur sans le chercher tant je suis habituée aux moindres recoins de mon royaume. Sur un chariot à roulettes, la forme recouverte d’une toile blanche m’attend.

Avant toute chose, je revêts mon équipement de protection : gants, masque, tablier… Puis je me penche légèrement pour saisir le drap qui le recouvre.  Je le retrouve enfin. La mort a été brutale et violente : boite crânienne défoncée, œil à demi arraché, balafres au cutter… Je ne sais pas ce qui s’est passé, je ne peux que deviner, imaginer.

Qui sont ces gens livrés à mes mains expertes. Quelles ont été leurs vies, leurs amours, leurs souffrances, leurs parcours ? Tandis que mes mains et mes yeux explorent leurs corps et les interrogent, je me familiarise avec leurs vies enfuies. Ca raconte très bien, un corps. Il suffit de savoir décrypter… si je puis dire. Bien sûr, il y a l’âge et le sexe, mais dépouillés de leurs atours, il faut une certaine habitude pour pouvoir repérer les détails qui diront la place qu’occupait le mort dans la société. Par chance, mon père m’a très bien formée à ce type d’investigation, parfaitement inutile à notre art, mais ô combien divertissante.

-                                -  Céleste, tu vois, là… Regarde bien ses doigts. Quel  pouvait être le métier de celui-ci ?

-                                 -  Euh… je sais pas… boulanger ?

-                                -  Pourquoi dis-tu ça ? Juste parce qu’il a de la poussière blanche sur les doigts ? Non, regarde mieux Petit Ciel…

« Petit Ciel »… J’avais presque oublié. Ô papa, comme tu me manques à moi aussi !  J’adorais ces « leçons de chose », histoires de la mort où tu racontais si bien la vie.

 

          Le problème avec les morts, c’est leur manque de souplesse. En moins de six heures, la plus déliée des contorsionnistes vous a des airs de barre à mine. La raideur cadavérique atteint tout d’abord la nuque et la mâchoire. Qui n’a jamais essayé de fermer le bec d’un mort récalcitrant qui encore tout un tas de trucs à exprimer et montre les dents ou les gencives ne sait pas la difficulté qu’il pourrait rencontrer. Et croyez moi, ça n’a rien à voir avec la rectitude du vivant qu’il était ou la démarche porte manteau de certains. Tout le monde y passe. Ceux qui arrivent chez moi ont déjà un peu bourlingué, ont connu des congélos, et sont le plus souvent déjà raides avant de passer entre les mains expertes de mes assistantes. Celui-ci, après l’avoir lavé et bichonné, Noémie et Catell lui ont administré le « traitement spécial », signalé par la pastille rouge sur le carton d’identification. A ceux de Verneux elles injectent le fluide artériel ordinaire, essentiellement composé de formaldéhyde (autrement dit du formol). Ceux-là seront enterrés ou incinérés « en l’état ». Les pastilles rouges sont à moi. Ils ont droit au mélange spécial qu’a inventé mon génial père, et dont la formule sera toujours jalousement gardée dans ma famille. Ce fluide permet de rendre à mes morts une certaine souplesse. Injecté dans les parties choisies, il redonne une relative flaccidité à la zone traitée. Travailler les chairs dans ces conditions est nettement plus aisé.

 

Depuis quelques années, les adeptes du rasage de bignolles font école. Honnêtement, ça me facilite la tâche. Imaginez la tête que feraient Noémie et Catell si je leur demandais de raser ces zones là chez nos macchabées ! Celui-ci n’échappe pas à la nouvelle mode. Autant la tête en charpie de mon nouvel ami évoque un monde de violence imbécile, autant son bas-ventre attire la caresse. Le sexe n’est pas très gros mais… très beau. Comble de la délicatesse, au moment de la mort, il s’est dressé comme pour dire qu’il n’était pas d’accord, qu’il voulait encore un peu montrer toute sa vigueur en une dernière bandaison. Et les choses sont restées en l’état. Autre particularité, il est presque noir. Mystères de la pigmentation dus à la fée mélanine, cet homme à la face blanche a la bite noire et le gland rose. Quant aux jumelles imberbes, elles sont métisses. Ah, les mélanges, où ça va se loger parfois ! Un tel assortiment m’a fait frémir tantôt, et fait perlé mon front.

Des zigounes, braquemards, zizis, gourdins… ça fait des années que j’en vois. Même lorsque j’étais enfant, il ne m’était pas interdit de voir les corps morts en entier. Mon père ne m’y avait pas invitée mais un jour où je le cherchais, je l’ai trouvé en train d’examiner un très jeune homme qui avait succombé à un flash de trop à l’héroïne. Il n’a pas tiqué lorsqu’il m’a vu poser les yeux sur les parties intimes du mort. Très pudiques, mes parents ne se sont jamais montrés nus devant moi, et nos sujets de conversation n’allaient pas vers la chair. J’avais sept ans, les questions foisonnaient dans ma petite tête.

-                                -  C’est la première fois que tu vois ça, n’est-ce pas ? Ce n’est pas grand-chose mais c’est ce qui crée la vie… Et il m’a expliqué, sujets masculins et féminins à l’appui. Ses mots étaient justes, comme toujours. A la maison, il a cherché un livre qui expliquait ce qu’il ne m’avait pas dit. Je me souviens, maman a souri en nous voyant penchés sur l’ouvrage. Elle n’a rien dit. A sept ans, j’en savais plus sur la fonction reproductrice que la plupart des adultes.

Un autre soir, je ne l’ai pas trouvé dans le laboratoire. La pièce était vide, mais curieusement, une porte inconnue était entrouverte dans le mur du fond. Jamais je n’avais vu la moindre découpe, la moindre porte à cet endroit. Un couloir sombre faisait un coude avant de déboucher dans une sorte de laboratoire puissamment éclairé par des néons.

-                               -   Entre Céleste ! Inutile de te cacher, je t’ai entendue arriver. La nuit, le moindre pas devient sonore, surtout ici.

Intimidée par l’endroit, je me suis approchée de lui sans rien dire. Les murs en pierres grises semblaient avoir trois mille ans. Des toiles d’araignées s’amoncelaient dans les coins sur des caisses qui avaient l’air d’avoir fait le tour du monde. L’un des murs était occupé par une grande étagère en bois où des ouvrages visiblement très anciens étaient alignés. Sur l’autre mur une bibliothèque métallique supportait de gros classeurs verts, soigneusement numérotés. Il y avait de drôles de tuyaux partout, des fioles, une sorte de réchaud, des tables d’examen, une armoire ouverte sur une panoplie de blouses blanches plus ou moins usées… et de la fumée. C’est ça qui m’avait le plus impressionnée. Au centre de la pièce, je voyais les talons, le bas de la blouse et les bras de mon père… Le reste était caché par un épais nuage blanc. Dans l’air silencieux, on aurait dit une apparition fantomatique d’où sortait sa voix de baryton.

-                               - Un drôle d’endroit, pas vrai ? N’aie pas peur ! Je ne vais pas me fâcher. Je pensais bien qu’un jour tu viendrais ici, dans la crypte secrète… Juste un instant, je termine ma préparation…

J’avais fait le tour du plan de travail central. Une véritable antiquité autant que je pouvais en juger, où les éviers rutilants détonnaient. Au milieu du nuage blanc qui s’estompait, mon père versait lentement une préparation couleur d’or dans une fiole. Le mince filet s’écoulait avec précision dans le goulet du récipient. Ses yeux fixaient intensément le trait d’or, ses mains ne tremblaient pas. J’aurais pu rester mille ans à le regarder comme ça. C’était magique.

En fait, il y avait bien une sorte de magie dans tout ça. Celle de notre famille. Celle des descendants des sorcières d’antan… remontant jusqu’aux druides comme me l’expliqua mon père ce soir-là.

-                                 - Vois-tu, mon Petit ciel, il fallait bien qu’un jour nous parlions de cela. Quand je ne serai plus là, et même peut-être avant, tout ce qui est ici, tout ce que je possède sera à toi. Il y a ici des secrets. Beaucoup de secrets.

Je buvais ses paroles. Imaginez, une fillette de huit ou dix ans plongée tout à coup dans l’antre de Merlin l’Enchanteur ! Il avait ôté ses gants de latex sous lesquels il portait encore une paire de gants noirs d’une extrême finesse. Tout en plaçant un bouchon de liège sur la fiole, il poursuivit :

-                                  -   … Malheureusement, je n’ai pas pu tirer partie de la plupart de ces secrets. Les livres, les grimoires font beaucoup mais… Attends, pousse-toi un peu que je pose ça ici… voilà ! Je disais donc que les livres, tout ça… Attention derrière toi…

J’avais failli faire tomber une minuscule fiole d’un beau noir brillant dont le bouchon taillé en diamant accrochait la lumière.

-                                 - Ca aurait été dommage si tu l’avais fait tomber, celui-là, fit-il en glissant l’objet dans la poche de sa blouse. C’est un petit mélange de parfums que j’ai préparé tout spécialement pour ta maman… Mais revenons aux livres. Je te disais donc que les livres nous apprennent beaucoup mais que rien ne vaut l’expérimentation…

Obsédée par le petit flacon noir, je ne l’écoutais pas. J’avais envie de lui demander de le sortir de sa poche, que je puisse le regarder. On aurait dit un bijou, une larme noire rehaussé de mille facettes, et dont j’aurais aimé respirer le parfum magique. J’avais envie que pour moi aussi, il concocte un parfum unique…

 Depuis ce soir-là, je l’ai souvent rejoint dans le laboratoire secret. Jusqu’au jour de sa mort, j’ai appris de lui tout ce qu’il avait à me transmettre. Le savoir-faire des thanatonautes, bien sûr, mais aussi l’art des parfums, des plantes médicinales et de la taxidermie, sa marotte secrète.

-Tu comprends, ta mère n’aime pas trop les animaux mais elle accepterait encore moins de voir des belettes, lapins ou souris empaillés chez nous.

Moi, j’aurais bien aimé avoir un vrai chien mais je savais que ce n’était pas possible. Alors je caressais les petits animaux immobiles que mon père et moi « immortalisions » à l’abri du monde. Et puis nous avions tant de jeux, tous les deux…

Ce qu’il m’a transmis de plus important, ce sont les fameux secrets qui se murmurent, de générations en générations, depuis le temps lointain où les druides faisaient le pluie et le beau temps. Ces fluides, potions et onctions qu’il a améliorés, et qui me permettent aujourd’hui d’insuffler un peu de magie dans mon œuvre.

.../...

Par Lita.s - Publié dans : nouvelles, écrits divers - Communauté : Plaisirs d'écrire
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