Cela fait maintenant trois ans que je préside au destin de ce funérarium, depuis la mort de mon père
qui en avait lui-même hérité de son père. Je ne suis pas la première femme à diriger cette petite entreprise qui fut bien plus florissante jadis. Il y a eu mon arrière grand-tante Cerise, une
femme à poigne qui a mal fini : on a retrouvé son amant Eugène en petits morceaux dans la chambre froide. La Maison Lucrèce en a pris un coup et il a fallu tout le talent de mon grand père
et… l’argent de ma grand-mère pour que l’entreprise familiale se relève. Lorsque mon père, fils unique, en a hérité, la Maison Lucrèce était à nouveau l’endroit où l’on confiait le plus
volontiers ses morts à Guérande. Pensez ! Seule la maison Lucrèce est installée dans le centre historique, Place Saint Anne, presque à l’emplacement de l’ancien cimetière médiéval qui
n’existe plus. Depuis, d’autres maisons funéraires ont ouvert en périphérie, mais rien ne remplace le chic de nos corbillards sortant de la vieille ville par l’une de ses portes majestueuses.
On n’imagine pas la concurrence qui règne dans ce secteur d’activité. Chacun est à l’affût de nouvelles proies, avec des indics dans les hôpitaux,
auprès des médecins, traquant les annonces nécrologiques… J’ai dû embaucher deux commerciaux pour ne pas perdre pied. Ils se chargent de la prospection et de la vente des prestations et objets
funéraires. Tristan Verneux pratique la plupart des soins de thanatopraxie, le reste de mon équipe technique est composée de Cattell et Noémie, chargées de la toilette des corps, de Gildas, mon
maître du feu, préposé à la crémation et de deux chauffeurs. Ma spécialité, la « touche maison » que m’a légué mon père, c’est le maquillage et la restauration des corps avec, entre
autres spécialités, la reconstitution d’éventuelles parties manquantes. Tout comme mon père, je fais merveille en redonnant aux morts un aspect que leur envieraient presque les vivants. Ils ont
toujours l’air en meilleur état après leur passage entre mes mains que du temps de leurs dernières heures. Alors la famille me remercie d’en avoir pris un si grand soin, et aussi de leur
permettre d’emporter dans leurs pensées, une « belle » image de celui ou de celle qui reposera bientôt dans le caveau familial, ou qui sera incinéré. Ces soins onéreux ne sont pas très
demandés, et généralement, je ne suis pas débordée par mes fonctions de thanatopraticienne et de PDG de l’établissement. Surtout depuis que j’ai embauché un jeune directeur dont les dents
accrochent la moquette pourpre des couloirs. Pas de risque d’être draguée, celui-là ne me regarde que lorsqu’il me soumet une nouvelle idée pour attirer le chaland. J’avoue qu’il est d’une
inventivité remarquable. Toujours à la pointe de l’actualité, il m’a déjà proposé le relookage halloween, les promotions du genre « pour un cercueil acheté, remise sur le prochain » les
cercueils en forme de banane, de guitare… Depuis peu, il m’a convertie au « cercueil vert », écolo. Ca fait un tabac. Avec lui, ma maison devrait tenir le coup encore un moment.
***********
-
Maman, je suis rentrée !
- …
- Maman ? Où es-tu ?
Je la trouve endormie dans le petit salon. Ses lunettes lui ont échappé et gisent sur le tapis. La partition qu’elle tenait dans ses mains a glissé, et les feuillets couvrent ses pieds comme des feuilles d’automne. Dans la lumière diffuse du Galet véritable dont l’éclat rococo adoucit les ombres, l’ovale de son visage à peine ridé m’émeut, comme toujours. Elle a l’air d’une petite fille aux cheveux d’argent avec ses barrettes et le gros chouchou mauve qui retient ses mèches buissonnières. Alors que je me retire sur la pointe des pieds, je sais qu’elle va sentir ma présence et… ça ne loupe pas.
- Ah, tu es là… je ne dormais pas tu sais. Je réfléchissais.
J’éclate de rire.
- Tu es bien joyeuse ce soir. Tu as passé une bonne journée ?
- Excellente ! Et toi ? Tu as mangé ?
- Ce midi ou ce soir ?... Mais oui je mange. Pourquoi tu me demandes toujours ça ? Tu n’es pas ma mère quand même. Bien sûr que j’ai mangé : trois moineaux, deux cerises, un rayon de lune, une gigue de raton laveur et au dessert, le Mont blanc…
- Arrête Maman ! je parle sérieusement. Je parie que de toute la journée, tu n’as avalé qu’une pomme.
- Et un carré de chocolat ! ajoute-t-elle d’un air satisfait.
Je secoue la tête. Il est tard et ce n’est pas ce soir que je l’amènerai à quitter le comportement anorexique qu’elle a peu à peu adopté depuis le décès de mon père. Et puis elle a sa psy pour ça.
- Tu as pu lire la partition ?
- Hon hon !
- C’est quoi ce « Hon hon » ? Qu’en penses tu?
- Je ne comprends pas très bien les accords que tu as inventés là. En tous cas, ce n’est sûrement pas jouable au violoncelle.
- Oui, je sais. Ce n’est pas écrit pour un violoncelle, ni pour un piano.
Oups ! LA fausse note. « Piano » fait partie des mots proscrits à la maison. Je sais qu’une larme est en train de couler sur sa joue : le piano, c’était l’instrument roi de mon père, et rien qu’au mot, elle ne peut empêcher les relents de tristesse dont elle est emplie de la submerger.
- Pardon Maman ! Allez, ne pleure pas. Tiens, on jouera au Uno ce soir, tu veux ?
Elle fait « oui » de la tête. Nous jouons souvent à divers jeux le soir et le Uno est l’un de ceux où elle triche le mieux.
Quand nous ne bataillons pas aux cartes ou aux échecs, nous jouons les musiques que je compose, des airs connus… On se fait même un petit « bœuf », les grands soirs. La musique est ma passion, le bain d’amour qui m’a nourrie entre les envolées jazzy de mon père au piano, et le violoncelle très classique de Maman. Et surtout, elle avait une voix !... J’aimerais bien qu’elle chante à nouveau. Il fut un temps où les scènes des grandes capitales l’accueillaient. C’était une Diva. Et puis la voix s’est tue en elle. Elle dit qu’elle ne chantera plus, que sa voix a le pouvoir de tuer… Oui, elle est un peu frappée, ma petite mère.
- Madame Orange va bien ?
- Oui, elle est en progrès.
Elle rit. J’adore la voir passer ainsi des larmes au rire. « Madame Orange », c’est comme ça que nous appelons Madame Drokopskaïa, la psychanalyste que ma mère voit trois fois par semaine. Maman n’arrivait pas à dire ce nom sans l’écorcher alors elle l’a nommée ainsi, à cause de la couleur dominante de son cabinet, à trois numéros de la Maison Lucrèce qui est aussi notre maison. Je connais ne pas Madame Orange mais je la bénis : depuis que ma mère fréquente son divan, elle ne mange pas plus, elle débloque toujours un peu mais elle a retrouvé un peu d’envie… de jouer, rire, vivre. Il faut voir comment elle s’apprête pour ses séances, ses seules sorties ! On croirait qu’elle se rend à des rendez-vous galants. D’abord, elle choisit ses bas. Selon la couleur du ciel, ils sont rosés, violacés, chamarrés, orangés, gris, bleus, noirs… Ensuite elle ouvre son armoire pour y choisir une jupe gitane, un tailleur d’un autre âge, un chemisier à froufrous. Petite, j’adorais m’y cacher, dans l’armoire, respirer son parfum (Coco de Chanel, toujours) mélangé à celui de sa peau, fragrance poivrée déposée sur ses foulards, ses cachemires, ses soies… Par jeu, elle me cherchait, sans se soucier du froissement des robes de scène qu’elle ne mettait jamais, ou alors seulement les grands soirs de représentation… Ou quand pour moi, leur unique spectatrice, mon père l’accompagnait au piano, comme à la scène. Un vrai bonheur. Outre le jeu de l’armoire, ce que j’aimais le plus, c’était le monde que je m’inventais entre les cercueils, les couronnes et les pierres tombales. Là, dans l’univers de mon père où maman ne mettait jamais les pieds, la vie prenait une autre dimension. Je crois bien que j’ai appris à lire sur les marbres et granits qui disaient tout le bien que les vivants pensaient de leurs morts : « A ma puce adorée », « La municipalité reconnaissante », « Repose en paix mon roudoudou »…
Dans la boutique, les fleurs sentaient bon et les objets funéraires, les urnes… tout contribuait à créer une ambiance dans laquelle mon imaginaire pouvait se lover. J’adorais le satin des capitons, les volants en dentelle, l’odeur du chêne, du noyer, de l’acajou ou des bois exotiques. Tous les cercueils exposés chez nous étaient somptueux. Le temps n’était pas encore à l’incinération et les clients de mon père ne lésinaient pas sur la qualité pour la dernière demeure de leurs défunts, ou pour la leur lorsqu’ils étaient prévoyants. J’ignorais qu’il en existait en sapin tout triste, et qu’il y avait des pauvres pour lesquels c’était déjà cher. Je vivais dans un monde irréel et mes contacts avec les vivants de l’extérieur étaient réduits au strict minimum. Nos balades, c’était le cimetière où mes parents se fichaient bien que l’on remarque nos jeux de cache-cache, et où mon père me montrait non sans fierté les morts habillés par lui. J’aimais aussi les promenades dans les rues de la vieille cité guérandaise dont j’ai fini par connaître la moindre venelle. Parfois, nous allions jusqu’au village de Saillé, et plus loin encore à travers les marais salants au soleil couchant. Douces heures… Mais rares étaient nos sorties. Je n’avais pas d’amis : être la fille d’un croque-mort, ça n’attire pas les amitiés, tout juste la curiosité. Et puis je n’avais besoin de personne. Mes jeux solitaires et mes parents me suffisaient.
- Tu vas encore travailler ce soir ?
- Oui oui…
- Tu en auras pour longtemps?
- Je ne sais pas. Parfois c’est long, tu sais.
- C’est très beau ce que tu fais.
- Tu es un amour, Maman.
- Bonne nuit, ma chérie.
- Tu n’as besoin de rien ?
Elle est debout dans le couloir. Ses pieds menus chaussés de babouches à aigrettes roses dépassent de son peignoir
chinois où se perd son corps gracile. A elle seule, ma mère réconcilie les continents, les époques, les styles… Elle est une palette colorée à la tendre fragilité.
- Seulement
de te savoir pas loin. Ne te couche pas trop tard.
- Ok, ok !
Je la regarde s’éloigner vers sa chambre. Il est temps que je m’y mette à présent. J’ai la grande chance d’être insomniaque, et j’aime les
heures vides de bruit et de mouvement. Rien ne me plait tant que le monde des ombres, le silence habité par les âmes endormies. Dans le quartier où nous vivons, seuls les chats se promènent la
nuit. Je regrette parfois que l’ancien cimetière ait disparu depuis des siècles. J’aurais adoré m’y promener à la pleine lune, au sortir de ma maison, y tutoyer les fantômes, y voir se découper
les croix, stèles et monuments sur un ciel d’orage…
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