psymage.Lita.S
C'est le premier chapitre d'un roman actuellement en cours d'écriture... Ca parle de l'Afrique, ses couleurs, ses odeurs, ses mystères.
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A présent, le soleil est haut dans le ciel et Awa se met à le détester. Entre ses cils, elle tente de soutenir le regard blanc, en
vain. Il fait trop chaud. Des rigoles de sueur filent le long de son front, lui piquent les yeux et ravinent ses lèvres entrouvertes avant de marquer son cou puis ses seins de fines traînées qui
se perdent dans le pagne roulé autour de sa taille. Encore quelques heures et le rideau d'arbres aura étendu son ombre sur son visage. Quelques heures avant que le soleil ne colore la savane au
loin, tandis qu'à l'opposé, le village s'enfoncera dans la nuit.
Le village ! … un éclair de haine traverse ses yeux.
Depuis des semaines, elle a choisi le lieu et maintenant, elle est là, adossée au gros fromager. L'endroit est idéal : les racines de l'arbre sont des bras, un abri. D'ordinaire, les fromagers sont enfouis dans la forêt, mais celui-ci a poussé à cet endroit, sans doute pour un tel jour. L'arbre fétiche lui donnera la force d'aller jusqu'au bout. Bien sûr, il est loin du village et tout à l'heure, quand tout sera fini, le chemin du retour sera long… si retour il y a. Tant pis, il lui faut l'aide de l'arbre car depuis longtemps, elle a compris que personne ne serait là pour elle.
Elle les hait ! Akoué surtout, Akoué la mauvaise, et tous ces villageois idiots qui ont fait d'elle une paria.
Un spasme de douleur déforme son visage. Awa n'est pas belle à voir. Sa peau a pris une curieuse couleur grise, un voile de cendres sur son teint d'ébène. Ses yeux parlent déjà du pays des ancêtres ; des yeux de poisson échoué sur la plage après la tempête. Elle mord un morceau de son pagne pour ne pas hurler.
La vague reflue tandis qu'elle tête convulsivement l'étoffe.
Des heures qu'elle est adossée là. Awa ne sent plus ses bras dans lesquels elle met toute sa force quand c'est vraiment trop dur. Elle ne sent plus ses doigts qui griffent la terre sèche, ni l'écorce qui imprime ses veines dans la peau de son dos, pas plus que la fourmi rouge qui suce le sang de son mollet. Entre ses jambes écartées, une auréole brune là où la terre a bu l'eau de son ventre. Derrière elle, la brousse est assoupie ; à peine si, de temps à autres, un bruit furtif rappelle que là aussi, il y a de la vie. Awa pense au lion tapi quelque part, aux singes malveillants, aux hyènes et aux serpents. A son arrivée, elle avait si peur de tous ces buveurs de sang, mangeurs d'enfants.
-- - - Ah, venez ! Venez !
Qu'ils la prennent, elle et le petit qu'elle porte. Mourir, ne plus sentir l'atroce douleur qui broie ses reins et brise son cri dans le haillon bariolé… Mais autour d'elle, il n'y a que les fourmis.
Le diable qui a pris possession de son ventre s'apaise un moment et elle repense à l'enfant. La mort, oui, mais avant…
Comment font les autres femmes ? Une mère aurait pu le lui dire, mais elle a grandi sans mère. Au village, l'accouchement est une fête, un rituel auquel on ne l'a jamais conviée. A la naissance du fils d'Amina, les femmes lui ont fait signe de s'en aller, crachant entre leurs dents des histoires de mauvais --il. Elle les a entendues psalmodier et encourager la future mère.
--
-P - Personne n'est là pour Awa.
Des larmes roulent sur ses joues.
-- - Eau salée de la sueur, eau salée de la douleur, eau salée de ma peur, eau salée… chantonne-t-elle,… eau salée qui s'échappe de mon ventre, eau des mères…
Qui était sa mère ? Son père ne le lui a jamais dit ; pas un mot pour la nommer, la sanctifier ou la salir, rien. Il a bien fallu qu'elle sorte d'un ventre, elle aussi. Un ventre qu'il a dû caresser, un sein gorgé de lait où il s'est peut-être abreuvé…
La douleur déchire à nouveau ses reins et brouille ses pensées… et puis cela s'apaise un peu mais Awa sait que bientôt, elle n'aura plus de répit.
Lorsqu'elle était petite, à la ville, il y avait des moussos, des femmes qui, durant quelques jours ou quelques mois, partageaient la natte de son père. Certaines la battaient. Les gentilles lui tiraient les cheveux afin de les rendre moins crépus puis elles les séparaient en quartiers avant de les entortiller dans du fil noir. Cela lui faisait une tête d'araignée hirsute. Mais un jour, une grande dame à l'allure de reine est venue dans la cour de l'habitation qu'occupaient son père, ses femmes et quelques autres traîne-savates. Les moussos se sont cachées et les hommes ont courbé la tête devant elle. Dans le cliquetis de ses nombreux colliers et grigris, la grande femme s'est approchée d'Awa et a dit quelque chose que l'enfant n'a pas compris. Puis elle a craché par terre avec agacement. Apeurée, la petite fille a pris peur mais, avant qu'elle ne s'enfuie, la grande dame l'a attrapée par les cheveux et Awa s'est immobilisée. D'un geste précis, la femme a coupé le bout de chaque vilaine tresse et a sorti un peigne de son grand boubou. Asseyant la fillette sur ses genoux, elle a entrepris de la coiffer. Dans la cour, personne n'osait dire un mot. Lorsqu'elle reposa Awa sur le sol, elle lui dit, dans sa langue :
-- - Les jeunes filles de ta lignée ne doivent pas ressembler à des êtres rampants ; n'oublie pas. Tiens, comme ça, tu pourras te regarder, ajouta-t-elle en lui tendant un petit miroir.
Awa n'a jamais su qui était cette femme ni ce qu'elle voulait dire mais, à partir de ce jour, aucune des compagnes de son père n'a plus osé la maltraiter. Depuis, elle étire ses cheveux en une haute touffe qu'enserrent plusieurs colliers de graines multicolores. De ses origines incertaines, c'est tout ce qu'elle conserve. Au village, les femmes ont trouvé à cette coiffure une intention hautaine. Avec ses traits d'une finesse étonnante et sa silhouette déliée, Awa a tout de suite été leur ennemie. Et puis, elle venait de la ville et pour les vieilles matrones de ce trou enfoui dans la brousse, Awa ne pouvait qu'être impure et dangereuse.
BAMINAKRO. Lorsque, à la suite de Yao, elle avait dépassé le panneau rougi de latérite, il avait dit ce nom. Baminakro où Awa va mourir, mais qui s'en soucie ? Son père a disparu une nuit, au cours d'une bagarre : une sale affaire de moussos qui ne rapportaient pas assez … Awa n'avait pas tout compris. La dernière femme de son père l'avait immédiatement chassée en salissant le nom de son père. Awa avait continué à vendre ses oranges au bord de la route, en se gardant des mouches, des policiers, des marchandes plus âgées, des voitures qui lancent des jets de boue fétide pendant la grande saison des pluies… Elle couchait dans un coin du marché couvert, là où l'odeur de la viande imprègne les étals et vous donne mal au c--ur, mais où personne ne venait la déranger. Elle en a gardé une horreur tenace pour toute nourriture carnée, mais comment expliquer ça à Akoué et aux autres femmes ? Elle s'était contentée de morceaux de poisson séché chapardés ici ou là, d'un reste de galette d'igname ou de taro… Elle s'était battue pour une goyave ou pour une mangue cueillie dans le grand jardin des blancs quand le gardien avait le dos tourné… la démerde, quoi !
Et puis, il y avait eu Yao. Un jour, il s'était arrêté pour acheter des oranges. Ce n'était pas un jeune homme, Yao, mais ses yeux étaient bons. Il n'était pas beau non plus… En fait, il était plutôt laid, avec des narines d'hippopotame qui souffle dans la mare, mais il y avait du miel dans sa voix. Awa avait quatorze ans. Elle était vieille déjà, mais fraîche et presque neuve. Yao ne lui avait rien demandé. Jour après jour, il était venu la voir et, un matin, il avait dit qu'elle allait être sa femme. Il avait apporté un coq pour le sacrifice du mariage coutumier. Awa n'avait pas posé de questions. Le lendemain, elle l'avait suivi au fond d'une cour où un homme au boubou crasseux avait coupé le cou du coq et fait gicler le sang du volatile devant leurs pieds. L'homme avait ensuite fait cuire le coq par une de ses femmes et Awa avait dû en goûter un morceau. Ils étaient mariés. Ensuite, Yao lui avait dit qu'ils devaient partir tout de suite pour le village car son contrat de magasinier venait d'expirer. Awa n'avait pas posé de questions ; elle devait le suivre, voilà tout. Quitter la ville, la crasse du seul quartier qu'elle connaissait… ailleurs, c'était sûrement mieux.
Elle n'avait presque rien : un dernier bout de miroir dans lequel elle se voyait en trois morceaux –ça la faisait rire-, l'amulette en cauris et poils d'éléphant qu'elle portait depuis toujours, son pagne de fête, celui-là même que Yao lui avait offert le deuxième jour de leur rencontre, avec la photo du président ; il devait coûter très cher. La vérité est que Yao l'avait subtilisé dans une pile destinée à un marchand libanais plus soupçonneux que les autres. Ce vol lui avait valu une brutale mise à la porte par le syrien qui l'employait. Tout ça, Awa l'ignorait, et même si elle l'avait su… ce pagne était le plus beau qu'elle ait jamais eu. Elle prit son peigne à six dents, un beau peigne en ébène, lisse et brillant comme devait l'être la peau de sa mère… le peigne de sa mère, le seul objet que son père ait conservé pour elle. Elle emporta aussi un morceau de savon noir, un pagne pour les mauvais jours, ses colliers de graines, un bâton de khôl chipé à sa dernière tantine, et enfin le couteau de son père. Pour sceller leur union, Yao avait grossi son baluchon d'un véritable trésor : une bassine émaillée, blanche et bleue, à faire brunir de jalousie les commères du marché. Awa avait fièrement disposé ses maigres trésors dans la bassine étincelante et, d'un geste gracieux, elle avait installé le tout sur le sommet de sa touffe de cheveux crépus qui la dispensait du pagne roulé, un véritable amortisseur.
Ils s'étaient mis en route, Yao devant, Awa à cinq pas derrière lui. Il avait fallu marchander le prix du voyage avec le chauffeur du taxi-brousse. Le véhicule était une vieille quatre cent quatre dans laquelle ils allaient s'entasser à huit, sans compter les volailles. « S'en fout la mort » en était la devise et c'était sûrement vrai à en juger par la conduite suicidaire de ce demi-fou qui faisait sans arrêt la course avec d'autres taxis, au risque d'embrasser un grumier qui, dans l'autre sens, « grattait » un autobus. Pour Awa, entre la peur et la griserie de la vitesse, c'était l'expérience la plus excitante de sa courte vie. Elle riait, hurlait de terreur, encourageait le chauffeur selon le moment, à la grande joie de tous les occupants du véhicule ; une vraie fête. Après, le taxi les avait déposés à un croisement dans la forêt, comme au milieu de nulle part. Au fur et à mesure qu'ils s'étaient rapprochés de Baminakro, elle avait senti Yao se renfrogner. Elle n'avait plus ri.
- Aaaah, aide-moi ! aide-moi, il est là !
Elle sent la tête de l'enfant qui appuie et tente de forcer le passage. Il ne passera pas, pas comme ça. Péniblement, elle ramasse ses jambes et se redresse pour s'accroupir en tenant entre ses mains, ses genoux écartés. Epuisée, elle manque s'affaler sur le coté et se raccroche de justesse à l'une des énormes racines.
- J'ai fait la faute, je vais payer, je vais mourir !
Quelle faute ? Elle n'en sait rien, mais il faut bien qu'elle ait fauté, puisqu'à présent, elle est punie.
Elle pousse de toutes ses forces, pousse encore… Elle hurle quand ses chairs intimes se distendent avant de se déchirer. D'un coup, l'enfant se rue hors de son ventre. Awa n'en revient pas. Un moment sidérée, elle regarde la grosse poupée grise qui gigote et crie sa colère. C'était en elle, et c'est sorti ! Elle ne peut le croire. Dans un moment d'hallucination, elle se voit sur le sol malmené ; elle est sa mère, et l'enfant, là… Elle se penche pour le toucher et passe son index sur la peau de sa joue, comme pour être bien sûre. Puis elle le prend contre elle en sanglotant. Lorsqu'elle s'apaise enfin, l'enfant se tait aussi et semble la regarder. Doucement, elle l'essuie avec son pagne. C'est une fille, pas de chance ! La vie d'une fille vaut moins que celle d'un zébu.
Avec le couteau de son père, elle coupe le cordon qui a cessé de battre. Elle sait peu de choses, mais ce qui est dans son ventre, il faut l'en extraire et l'enterrer afin que le double de sa fille ne vienne pas réclamer la vie de l'enfant. Encore un effort, et la masse noire du placenta la quitte. Le fromager aura son tribut ; si elle a la force de creuser.
Le sang coule de la plaie qu'est devenu son sexe. La déchirure a filé loin derrière, et Awa sait. La vie va peu à peu s'en aller par le filet qui sinue le long de ses cuisses. Sans voir d'où vient sa douleur, elle sait qu'il sera trop tard pour demander au sorcier les herbes qui soignent. Elle regarde l'enfant ; elle est fière, malgré tout. C'est un beau bébé.
-- -Et maintenant, il faut creuser.
Elle n'est même pas triste. Sa vie ne valait rien. Celle de sa fille sera peut-être meilleure.
Awa marche. Il fait nuit à présent. Tenant contre elle le bébé endormi, elle suit en trébuchant la rivière dont la chanson la guidera jusqu'au village. L'enfant dort tandis que les pas de sa mère se font de plus en plus hésitants, alors que le sang coule le long du chemin et entre les plis du pagne devenu raide.
Autour de l'arbre à palabres, quelques hommes sont rassemblés… Ils ont l'air de danser tout en étant assis. Les lampes à pétrole dansent, elles aussi. Dans un demi rêve, Awa sourit et croit voir, près du marigot, des femmes et des calebasses.
Encore quelques pas, encore quelques pas…
La scène s'est figée. Tous regardent approcher l'étrangère. Akoué a été prévenue et elle accourt. Yao est là, lui aussi. Ils la regardent avancer, trébucher. Amina esquisse un mouvement mais elle se ravise en voyant qu'elle n'est pas suivie.
Encore quelques pas pour venir s'écrouler aux pieds d'Akoué en lui tendant l'enfant.
-- -Naémila ! Naémila… Naémi… et puis le brouillard.
Awa ne s'est pas réveillée. Elle n'avait pas seize ans.
...//...
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