psymage.Lita.S
Le soir est venu. En vrai, elle n’est pas morte mais on dirait qu’elle n’est pas bien réveillée. Elle a vomi ; heureusement que je sais comment on fait pour nettoyer. Sa figure est toute déformée et il y a de drôles de couleurs qui s’étalent un peu partout sur sa peau. Comme elle a froid, je l’aide à marcher jusqu’à son lit et je la couvre avec sa grosse couverture.
« S’il revient, ce connard… je le bute… je… le… bute ! » Et puis elle s’endort. Elle est jolie quand elle dort. Même avec sa figure cabossée elle est jolie, ma maman. Je reste à la regarder un petit moment. En même temps, je réfléchis. C’est la voix en colère qui me dit ce que je dois faire.
C’est la première fois que je vais si loin. Il fait à peine jour. J’ai un peu peur, je ne sais même pas de quoi. En plus des bruits bizarres du dehors, ça pleure dans ma tête. Je me retourne tout le temps pour surveiller autour. Heureusement que j’ai ce qu’il faut pour me défendre. C’est loin et quand j’arrive près de la porte, je suis un peu fatigué. Je n’ai jamais marché aussi longtemps. Je m’appuie à un arbre au bord du chemin, un chêne, je crois. Contre mon dos, je sens la peau du chêne. Je lève la tête et je vois les feuilles un peu jaunes, un peu rouges qui dansent avec les taches de soleil. J’entends les oiseaux, des petits « scritch scritch ». Je ne savais pas que c’était comme ça, la forêt. C’est tellement beau que j’ai envie de rester là pour toujours. Mais voilà, j’ai un truc à faire.
Il y a un de ces bazars ici. J’avance en faisant très attention de ne pas marcher sur les bouteilles qui traînent. Dans un coin, il y a des outils et dans l’autre, le lit où Milan roupille, couché sur le dos. J’ai un peu peur qu’il se réveille tout d’un coup et me donne une grande claque. Mais il a dû boire beaucoup et il ne m’entend pas approcher. La batte de base ball que j’ai traînée sur tout le chemin fait une trace dans la poussière du sol. Maintenant, je sais la tenir bien serrée avec mes deux mains et la lever au-dessus de ma tête. Arrivé devant le lit, je respire un grand coup, je la lève une première fois et de toutes mes forces, je frappe un grand coup sur sa tête. Et puis très vite, je la relève pour frapper encore. Et encore une fois… J’aimerais bien le frapper encore mais c’est lourd.
Il se met à bouger. J’ai frappé en plein milieu de son front et sur ses yeux mais ce con n’est pas mort. Il y a du sang sur sa figure, ça dégouline mais il n’est pas mort. Il n’a pas l’air de comprendre ce qui lui arrive et dans l’ombre de la cabane, je suis invisible. Il se redresse au bord de son lit et se met à marcher en se touchant la tête et en disant des trucs que je ne comprends pas. J’ai peur, j’en pisse dans pantalon. Vite, j’attrape la fourche et je me mets face à lui… Il trébuche sur une bouteille et vient s’embrocher dessus.
Et là, il ne bouge plus. J’ai tout juste la force de lever encore une fois la batte de base ball…
« Non, je n’ai pas faim ! Laisse-moi.
- Maman, si tu manges pas, tu vas pas pouvoir pédaler…
- Tu crois que j’vais aller chercher leur putain de linge ? M’en fous de tout ça, j’m’en fous tu entends ?! Fous-moi la paix.
Elle ne mange presque pas, elle boit dans les bouteilles de la « Richamillions » parce qu’il n’y a plus de bières. Et elle dort. Au début, elle n’a rien dit. Et puis elle s’est mise à râler que « Ce connard de merde, il peut toujours essayer de revenir, je lui foutrait mon pied au cul ! ». Après, elle s’est mise à pleurer et à renifler : « Dis, il va revenir, hein ? Il va pas me laisser tomber, hein qu’il va pas faire ça ? ». Les histoires des grands, j’y comprends rien… Je ne lui dis pas qu’il ne reviendra pas, qu’il a la tête à moitié explosée, qu’il baigne dans une mare de sang avec une fourche plantée dans son bide tout frisé.
Comme elle ne fait presque plus rien, je m’occupe de notre chez nous. Le linge, je me couche dedans, je m’enroule dans les beaux draps, je me balade dans le jardin en faisant le Prince devant les salades. Je peux faire ce que je veux, je suis le roi.
Tout là-bas, loin dans la forêt, bien après la cabane aux outils, les corbeaux continuent à faire leur cirque au-dessus des arbres. Avec la cape noire que ce sale type m’avait offerte pour faire le gentil, je fais comme eux « Croa croa, croa-te… croa croa, croa-te… ». Bientôt, les corbeaux n’auront plus rien à bouffer et ils arrêteront mais moi je pourrai continuer à sauter d’un pied sur l’autre en faisant voler ma cape noire et en chantant « Croa croa… ».
J’ai écouté ce que m’a dit la grosse voix. Elle a de bonnes idées parfois. Le matin, juste après le coup de la batte de base ball, j’ai réussi à mettre en route le tracteur. Tout seul. Pour aller jusqu’à la cabane, c’était plus rapide et j’ai adoré ça. Quand j’ai démarré, maman est sortie en courant. Elle croyait que c’était lui. Elle voulait que je descende mais maintenant, elle ne peut plus rien m’interdire. Je lui ai dit que j’allais pouvoir faire du travail moi aussi. Elle a haussé les épaules et elle est retournée se coucher.
Dans la cabane, il était toujours bien mort, avec la fourche dans son ventre. Le sang était tout collé et ça ne sentait pas bon. C’était pas facile pour arracher la fourche. Mon pied glissait tout le temps sur le sang qui poissait son ventre. Après, j’ai attaché ses pieds bien serrés avec une des grosses cordes qu’il avait fabriquées et j’ai fixé la corde au tracteur. Pour passer la porte, sa tête est restée coincée et j’ai beaucoup transpiré pour décoincer tout ça. La suite, c’était facile : le traîner derrière le tracteur jusqu’à un petit espace un peu dégagé où il y a un gros arbre avec une branche assez haute et bien solide. Je suis vraiment balèze parce que j’ai réussi à lancer la corde par-dessus la branche au troisième coup seulement. Ca, il faut quand même dire que c’est grâce à lui et à l’entraînement au lancer de balle. Après, j’ai pu l’accrocher à la branche en reculant avec le tracteur. J’ai attaché la corde solidement autour du tronc d’arbre et j’ai regardé mon travail. Vraiment, c’était bien ! J’ai attendu un moment mais pas trop longtemps parce que j’avais peur que maman me cherche… et puis un petit peu peur aussi qu’un loup ou une vilaine bête vienne, attirée par l’odeur du sang. J’ai vu ça dans un livre. Je pensais que la grosse voix allait me féliciter mais je n’ai rien entendu. Sur le chemin, mon tracteur s’était transformé en locomotive et les arbres me regardaient passer. Je crois que c’est ça, être heureux.
Maman ne sait pas voler. Encore une fois, j’avais tout faux. La voix de la vieille dame me l’avait dit mais je ne voulais pas l’écouter. Ca fait un moment que je n’entends plus pleurer le bébé. Peut-être qu’il est parti. Maintenant, je sais leur dire de me fiche la paix, même à la grosse voix. Avec une tête plus légère, je suis presque sûr d’y arriver, au décollage vertical, comme le Jésus. Maman, elle ne sait pas faire Jésus. Maintenant que j’ai bien vu ses poils, je sais que c’est pas une barbe.
Elle n’a pas supporté qu’il ne revienne pas, son copain de coït et de bières. Quand elle prend le vélo, c’est pour aller chercher des sous à « l’assez dit que » qui ne lui en donne jamais assez, qu’elle dit, pour rapporter un peu de linge et surtout des bières, du chocolat et du pâté. Heureusement, je dégotte des trucs à manger dans le potager. Je me suis mis à l’aimer moins, à la trouver moins jolie. C’est un peu pareil que si elle n’était plus tout à fait ma maman.
C’était sûr qu’elle ne savait pas voler. Je suis trop con. Ou alors j’avais tellement envie qu’elle sache ! Je suis pas sûr que j’aurais dû faire ça. Mais j’avais pas le choix. C’est elle qui a commencé.
« Putain, fais chier ! Où t’es barré encore ?... toujours vautré à rien foutre. T’es bien un mec tiens !... »
Je l’entends monter les marches. On dirait un éléphant. Elle a dû boire plein de bières et maintenant, elle est en mode colère. Jamais elle vient jusqu’à mon ciel. Ca ne me plait pas beaucoup, c’est comme si elle entrait de force dans ma tête ou pire, dans mon ventre.
- Bah dis donc, c’est un sacré bordel ici. Ouais, t’es bien un mec ! Un meeec… J’veux un mec, un gourdin… Elle se met à pleurer, allongée sur mon lit, sa jupe toute relevée. J’aime pas qu’elle soit là. J’aime pas qu’elle mette pas de culotte, j’aime pas voir ses poils. J’ai envie de lui dire de partir mais je n’ose pas.
- Un mec, tu entends… j’suis sûre que c’est à cause de toi qu’il revient pas. Ma vie, c’est de la merde depuis que t’es là ! je suis seule, seule !
- Mais… je suis là moi !
- Toi ? Non mais tu t’es vu ? C’est un mec que je veux… Un mec, un vrai.
- T’as dis que j’en suis un… Et puis regarde, la preuve que je suis un mec.
- Ca ! ton mini ver de terre ? Ah ah ah ! Même quand il est raide, c’est rien qu’un ver de terre de merde !...
Et elle rit, elle rit... j’en peux plus de l’entendre rire comme ça, avec sa bouche grande ouverte où je vois le fond de sa gorge. Dans ma tête, la grosse voix n’en peut plus non plus, le bébé pleure et même la vieille dame est énervée. Elle n’a pas le droit de rire de moi comme ça.
J’ai pas le temps de penser à ce que je vais faire. Je me retrouve assis sur elle, mon gros oreiller entre les mains, en train d’appuyer sur sa tête. Il faut qu’elle arrête de rire comme ça. Elle essaie de continuer à rigoler mais l’oreiller, ça lui coupe le souffle. Et puis elle se met à s’agiter, à vouloir me faire tomber, à m’agripper pour que j’enlève l’oreiller. Je suis fort maintenant, un vrai mec ! Je réussis à ne pas tomber. Enfin, elle arrête de bouger. Je reste assis sur elle encore un petit moment, pour être sûr qu’elle ne va pas se remettre à rire.
C’est tout calme maintenant. Maman a une drôle de tête avec sa bouche et ses yeux tout ouverts. Je lui ferme tout ça et elle redevient un peu jolie. Sauf sa jupe toute courte qui montre sa touffe et son T-shirt plein de taches. Je lui choisis une belle robe blanche dans le tas de vêtements qu’il y a ici. C’est difficile de lui enlever ses moches habits et de la rhabiller. Maintenant, elle a l’air d’une mariée. J’aurais bien aimé me marier avec elle mais c’est plus possible je crois. Sauf peut-être si comme le Jésus, elle peut revivre mais c’est des conneries tout ça. Oui, elle est morte… De trop rire.
Je ne pensais pas qu’elle était si lourde. Sûrement pas aussi lourde que le type mais là, je n’ai pas de tracteur pour m’aider. J’ai réussi à l’asseoir sur le bord de la fenêtre ; ses pieds nus pendent dans le vide. Je la tiens bien fort par la taille, comme si j’étais son amoureux. Son cou ne sent pas très bon depuis qu’elle ne se lave plus mais quand même… Je lui fais un bisou juste au-dessous de l’oreille et je lui murmure : « Je t’aime, maman ! ».
Et puis j’ouvre les bras.
C’est pas qu’elle ne plane pas du tout … mais ça ne dure pas longtemps. Vraiment pas longtemps. Maintenant, elle est là, en bas, dans les graviers, sa robe blanche étalée autour d’elle. Le rouge fait des dessins qui s’élargissent par endroits. C’est joli. Avec ses bras et ses jambes dans tous les sens, on dirait une poupée cassée.
Non, maman ne sait pas voler. Mais moi…
Debout sur le bord de la fenêtre, je sens la peinture écaillée sous mes pattes. Dans ma tête, toutes les voix se sont tues. Je suis bien. Sous mes plumes étincelantes que le vent ébouriffe, je sens la caresse du duvet.
Je respire un grand coup. Il suffit d’une poussée sur mes pattes. Je vais ouvrir mes ailes et m’élever vers le ciel.
Enfin !
F I N
J'aimerais quand même lire ton abécédaire coquin..
Je vais te mettre en lien ce soir, car on gagne à te lire, à te déguster, tout en nous délestant dans un lange virtuel de nos pettis tracas ponctuels...quand j'aime, je m'oublie :-)